Vrai et faux communisme

Noé Jordania

Vrai et faux communisme

Paris 1925

Traduit du géorgien par Christine Pagava Boulez

 

A la fin du Moyen Age, les écrivains européens prirent l’habitude d’attribuer aux classiques anciens des discours en langue chrétienne faussés par l’ignorance féodale. Ce leur valut l’appellation de faux classiques.

De même, les bolcheviks, dans leur obscurantisme russe, ont attribué aux pères du socialisme international – Marx et Engels, un discours slavophile, populiste et collectiviste présenté comme le vrai communisme classique. Ce sont de faux communistes.

Et c’est ainsi qu’existent deux communismes : le vrai, le communisme de Marx, et le faux, le communisme de Lénine.

Pour le démontrer, il suffit d’analyser deux écrits de Marx. Ceux justement par lesquels les bolcheviks jurent si souvent et qu’ils interprètent à l’envers : d’abord le  Manifeste Communiste, puis son explication dans la Critique du Programme de Gotha[1].

C’est là que sont formulés de manière claire et concise, les principes fondamentaux du socialisme scientifique, les étapes obligatoires de la société communiste, l’authentique chemin de la révolution sociale. Toutes les autres analyses de Marx sont consacrées à la remarquable démonstration des thèses du « Manifeste », à l’approfondissement des idées énoncées. Le vrai communisme, autrement dit le socialisme prolétarien, est fondé sur la culture occidentale, sur la science et la relation sociale. Il est le produit naturel de l’évolution sociale de l’Europe.

Aussi, l’impudence avec laquelle les bolcheviks présentent comme marxistes leurs idées bizarres, leur savoir acquis dans les ténèbres où vivent les cafards, est proprement stupéfiante. «Tel peuple, tel moine», a-t-on coutume de dire. Au barbare auditoire russe correspondent de barbares dirigeants russes. Il est facile de convaincre le peuple ignorant quand il est privé de liberté ! Cette barbarie s’est maintenant rapprochée des ouvriers géorgiens. Des propagandistes obtus ont fait leur apparition parmi eux, égarant dans la division une société géorgienne déjà égarée, l’éloignant de l’Europe et l’enchaînant à la « Sainte Russie ». Entre leurs mains, le marxisme est devenu l’arme du nationalisme russe, la justification de la conquête et de la destruction. Mais leur « marxisme » n’a aucun rapport, aucune ressemblance avec le marxisme ou la doctrine et le mouvement social occidental.

Et c’est par l’analyse du vrai et du faux communisme que nous le démontrerons.

1- Les conditions préalables.

 Du point de vue bolchevique, la réalisation du communisme serait possible n’importe où, quelque soit le peuple et le pays : en Asie, en Afrique, chez les Européens comme chez les Esquimaux, les Kirghizes, Turcs, Afghans, Africains, etc…La Russie n’est-elle pas la terre promise du communisme, celle qui conduit ce mouvement et qui, à la pointe de ses baïonnettes – tcheka et komintern, fait régner partout la domination communiste ? Telle est la doctrine du faux communisme.

Le vrai communisme, au contraire, rejette complètement ce bla bla et exige pour établir son règne l’existence de certaines conditions préalables. Ces conditions sont d’ordre économique, politique, social et culturel et ne peuvent apparaître dans une nation qu’à un stade déterminé de son développement, en un moment et un contexte déterminés. Qu’est ce que cela signifie ?

Dans Le Capital (tome 1), Marx écrit que la société capitaliste est née de la société féodale, et que la société communiste naîtra du capitalisme. C’est sur ce principe qu’est construit tout son Manifeste. Donc, l’existence du capitalisme est la condition nécessaire à la réalisation du communisme, mais nécessaire ne veut pas dire suffisante. S’il est possible d’introduire dans une société barbare, une production et une économie capitalistes, cela ne signifie pas pour autant que la population soit mûre pour la révolution socialiste. Ne dit-on pas « Une hirondelle ne fait pas le printemps » ? Et en effet, il faut que se trouvent réunies à la fois une production et une société de type capitaliste. Autrement dit, que le nouveau processus économique engendre le changement adéquat dans tout le corps national et lui donne ainsi son nouveau visage social.

Prenons un exemple.

La société féodale est la condition préalable de la société capitaliste. Qu’entend-on par société féodale ? On entend une structure sociale où nul milieu, domaine, règle de travail et de dépendance n’existe en-dehors des lois et rapports féodaux.

La société féodale surgit des ruines de la société romaine classique et prit sa forme définitive à la fin du 10ème siècle. Tous les liens qui unissaient l’ancienne société s’étant rompus, de nouveaux furent noués, totalement inconnus de Rome jusque là. Cette transformation d’une société en une autre s’est produite à la suite de nombreuses guerres, révolutions, évolutions et du bouillonnement répété de la vie. La totalité des anciens vestiges disparurent : ancienne organisation du travail (esclavage) ; anciennes cités, castes, institutions ; l’intégralité de la politique et de l’économie antiques. Ils furent remplacés par le système féodal avec son rapport suzerain/vassal, les règles de ses guildes, ses seigneurs et ses princes – toute une nouvelle organisation économique et juridique.

Evidemment, une nouvelle société signifie, d’abord, la destruction complète de l’ancienne, la disparition totale de ses vestiges, ainsi que leur remplacement. C’est seulement après qu’apparaîtra sur cette nouvelle base la jeune pousse de la future société qui commencera à croître progressivement.

La société capitaliste doit, elle aussi, présenter ces mêmes caractéristiques. Elle possède la même unité organique que toutes les sociétés historiques, société féodale incluse. Au bout du compte, le changement économique capitaliste entraîne toute la vie, toutes ses branches et parties, tissant ainsi une relation entièrement nouvelle. A l’origine du processus, on trouve la production capitaliste, la renaissance des fabriques/ateliers, l’expansion industrielle. Cela ne signifie pas pour autant la naissance d’une nouvelle société, seulement la dislocation des fondements de l’ancienne société féodale et policière, l’éradication totale de ses traces. Et c’est sur ce terrain déblayé que la politique et l’économie capitalistes s’édifient pour devenir le fondement de la société capitaliste.

Là où l’ancien coexiste avec le nouveau, où la société se divise en deux forces inégales, ne se trouve ni l’une ni l’autre société. Dans ce contexte, elles se combattent pour le pouvoir. Une origine, un principe, le monisme – voilà la poutre maîtresse d’une période historique. Quant aux origines mêlées, principes coagulés, éclectisme, la vie les ignore, l’histoire les refuse et ne les féconde pas dans sa matrice. Un principe nie l’autre, non partiellement ou sur un point de détail, mais intégralement, à la racine. La naissance de la société capitaliste se fait dans les guerres, les révolutions, les tempêtes sociales.

Comment se caractérise l’économie capitaliste ?

Marx écrit: « De toutes les classes qui s’opposent actuellement à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes déclinent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat au contraire en est le produit le plus authentique. » M

« La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, – en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, – vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. » G.

Assurément, l’économie capitaliste se caractérise par la grande industrie et ses classes vectrices – la bourgeoisie et le prolétariat. La révolution économique n’est véhiculée que par cette forme d’industrie. La grande industrie, le grand capital luttent contre la petite industrie, le petit capital et sapent leur domination. Au Moyen Age, cette précédente forme de production représentait, elle-même, un élément révolutionnaire opposé aux règles des guildes. Mais, effrayée par la grande industrie, elle devint un élément conservateur et combattit la nouvelle économie révolutionnaire plus puissante qu’elle.

Aujourd’hui, deux types de modes de production règnent de par le monde : en Europe et en Amérique, la grande industrie et son agent, la bourgeoisie. En Asie, en Russie, dans les états indépendants d’Afrique (Egypte, Liban, etc.) et dans certaines colonies (Tunisie, Maroc, etc.), la petite industrie et son agent, les classes moyennes. Dans le premier cas, nous avons à faire à une société capitaliste, dans le deuxième cas à son premier stade, à ses débuts.

Ainsi, les propriétés fondamentales de la société capitaliste sont la grande industrie et la monodomination économique de sa classe dirigeante, la bourgeoisie. Toutes les autres formes de production et leurs classes dirigeantes soit disparaissent, soit s’aliènent. Ou la bourgeoisie anéantit les classes moyennes ou elle les soumet, les transformant en vaches laitières. Elle dirige tous les mouvements économiques de la société.

« La grande industrie a créé le marché mondial, que la découverte de l’Amérique avait préparé. Ce marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Celui-ci agit à son tour sur l’extension de l’industrie, et au fur et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, le chemin de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait elle aussi, accroissait ses capitaux et refoulait à l’arrière plan toutes les classes léguées par le Moyen Age. » M

A ce grand changement économique correspond un changement politique.

« A chaque étape de l’évolution que parcourait la bourgeoisie, correspondait un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s’administrant elle-même dans la commune, tantôt république urbaine indépendante, tantôt Tiers Etat de la Monarchie, taillable et corvéable, puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l’établissement de la grande industrie et du marché mondial, s’est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l’état représentatif moderne. Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. » M.

Ainsi, la bourgeoisie détruisant l’ancien système de production, détruit du même coup l’ancien système politique et, parallèlement, s’empare du pouvoir économique et politique. Seule cette classe est mûre pour diriger l’évolution de la société sur ces bases, c’est pourquoi, les mouvements révolutionnaires des autres classes ne font que lui préparer le terrain pour finir par lui octroyer la victoire, après de nombreux détours. « Pendant cette phase, les prolétaires ne combattent pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis : les vestiges de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois non industriels, les petits bourgeois. Tout le mouvement historique se trouve donc concentré entre les mains de la bourgeoisie ; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise. » M.

Dans ces temps de catastrophe générale, il peut arriver que la domination de la classe bourgeoise s’effondre de pair avec les anciennes classes dirigeantes, et que les ouvriers s’emparent du pouvoir. Mais, Marx écrit : «la victoire du prolétariat ne sera qu’un moment de la révolution bourgeoise, son propagateur, comme ce le fut en 1794. Et il en sera toujours ainsi, jusqu’à ce que la situation historique crée les conditions matérielles qui rendront absolument nécessaires la destruction du système de production bourgeois, et donc la fin de la domination politique de la bourgeoisie. » L’héritage Littéraire  Tome 2 p. 512

De telles conditions matérielles ne se présentent que dans une société capitaliste et ne s’érigent que sur les ruines de l’ancien régime. Au moment de la liquidation de celui-ci, cette nécessité historique, cette évolution graduelle ne sont pas comprises. Dans la confusion générale, le peuple s’enthousiasme à l’idée de se débarrasser de la domination de la bourgeoisie et d’accéder directement au monde du travail. Il en fut ainsi des nivellistes de la révolution anglaise (1648), des babouvistes de la révolution française (1795), des blanquistes des années 1840.

« Les premières tentatives directes du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un temps d’effervescence générale, dans la période du renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, en raison de l’état embryonnaire du prolétariat lui-même et faute des conditions matérielles de son émancipation, qui ne peuvent être réalisées que par l’époque bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat a forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise un ascétisme universel et un égalitarisme grossier ». M

Le maximalisme russe et ses écrits caractéristiques, si criards et réactionnaires, appartiennent à cette série d’événements. A ceci près que leur essai a entraîné le pays tout entier. Cela coûte cher à la Russie, tandis qu’en Europe cela n’a pas entraîné autant de dégât et n’a pas fait régresser la société[2]. La domination finale de la bourgeoisie en Russie se produit avec beaucoup plus de pertes et de victimes qu’en Europe.

Ainsi, la source indispensable de la société communiste est la société capitaliste. La veine ombilicale de cette dernière est représentée par la domination dans l’économie, la politique et la culture de l’agent de la grande industrie – la bourgeoisie. « L’ère bourgeoise » se forme et c’est dans son cadre que commence la lutte finale et décisive.

2. la lutte du prolétariat

Le mouvement politique du prolétariat débute dans le cadre de l’ancien régime et se renforce particulièrement au moment de sa liquidation. Mais alors, son caractère de classe, son but, ses moyens demeurent confus. Le prolétariat est environné de nombreux autres combattants, mécontents du régime. C’est ainsi que naît une avant-garde, un camp opposé à l’ancien régime à la disparition duquel la grande majorité du pays se trouve intéressée. Dans cette période, l’ouvrier est nécessaire à la révolution, pas la révolution à l’ouvrier.

Au sein de ce mouvement, il devient difficile au prolétariat de conserver sa couleur de classe et son propre étendard politique et social. Le plus bel exemple en est donné par le prolétariat russe qui est devenu l’instrument aveugle de son adversaire, les classes moyennes et leur premier né – les bolcheviks.

Pourquoi ?

La raison est évidente. L’organisation du prolétariat, son mouvement, son but et ses moyens sont étroitement liés à ce qui les a engendrés – l’expansion et la consolidation industrielles. Cela n’est rendu possible qu’après la disparition de l’ancien régime, « au cours de l’ère bourgeoise ». Là, les relations de classe sont simplifiées ; le conflit entre la bourgeoisie et le prolétariat n’est pas masqué comme au Moyen Age : les deux classes se font face et les autres sont obligées de se partager entre elles.

« Notre époque – l’époque de la bourgeoisie – se distingue cependant par la simplification des antagonismes de classe. La société toute entière se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.» M.

Le prolétariat est donc directement intéressé par l’instauration d’un régime où cette simple division de classe devient manifeste. Ce régime est la république démocratique, « c’est précisément sous cette dernière forme étatique de la société bourgeoise que se livrera la suprême bataille entre les classes » G.

Mais comme la domination politique de la bourgeoisie signifie l’introduction d’une constitution censitaire pour tenir entre ses seules mains (« en excluant les autres classes ») les rênes de l’état, et que l’intérêt du prolétariat est la république démocratique, il est clair que leur lutte produit non seulement la victoire finale, mais aussi l’avènement de la société contemporaine.

Ainsi, dès que la société capitaliste revêt son véritable visage, c’est-à-dire quand la bourgeoisie révolutionnaire a vaincu ses adversaires de droite et s’est emparé des rênes de l’état, se dresse aussitôt sur sa gauche une nouvelle classe contestant son pouvoir.

Dans ces circonstances, quels sont les principes qui dirigent le prolétariat en lutte ? Sa conception sociale s’oppose entièrement aux rapports sociaux créés par la bourgeoisie, rapports dont la veine ombilicale réside dans les modes de production et de propriété. Les modes de production et de propriété des classes non bourgeoises, ces reliquats de l’ancien régime, ne constituent pas l’objet de la lutte.

« L’abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu’ici n’est pas le caractère distinctif du communisme. Le régime de propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques. La révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la révolution bourgeoise. Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise. » M.

La propriété du petit paysan, du petit bourgeois est « la forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise ». Elle est abolie non par le prolétariat mais par la bourgeoisie lors de sa révolution économique. Ainsi donc, cette transformation de l’économie sur des bases sociales constitue le but final du mouvement.

« Etre capitaliste, c’est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l’activité commune de beaucoup d’individus et même, en dernière analyse, par l’activité commune de tous les individus, de toute la société. Le capital n’est donc pas une puissance personnelle qui se change en propriété commune. Seul change le caractère social de la propriété. Il perd son caractère de classe. » M

Ceci est le vrai communisme. Il ne provoque pas la socialisation de tous les types de propriété mais seulement de la propriété bourgeoise détenant un caractère d’économie sociale. Cette forme de propriété n’apparaît que dans la société capitaliste, à un stade historique et dans un contexte déterminés. Etant donné que la Russie ne comporte pas une telle société elle n’a pas engendré cette force sociale; les faux communistes ont fait main basse sur tous les types de propriété et les ont déclarées propriétés d’état. La société a été dépouillée au profit de l’appareil d’état, c’est-à-dire la bureaucratie et le parti communiste.

Pendant « l’ère bourgeoise » il existe deux sortes de propriétés : la grande – capitaliste, la petite – non capitaliste, paysanne et petite bourgeoise. Là où cette dernière domine, où la propriété non capitaliste est à la tête du pays, le prolétariat est en nombre réduit, et faible sur le plan de l’organisation et de l’action. Il est encore prisonnier de l’élément petit bourgeois et ne fait pas partie de la société capitaliste. L’ère petite bourgeoise domine. Dans ces deux structures sociales différentes, les travailleurs prolétaires se retrouvent dans des situations sociales différentes et subissent l’influence de classes différentes. C’est pourquoi leurs moyens politiques et tactiques diffèrent. Dans la société petite bourgeoise, le principal adversaire du prolétariat est non pas la bourgeoisie, mais bien cette petite bourgeoisie qui tente de l’absorber et de le faire disparaître. En revanche, dans la société bourgeoise, c’est le prolétariat qui absorbe progressivement la petite bourgeoisie et qui, à la fois renforcé et multiplié par ce nouvel apport, devient le fossoyeur de la bourgeoisie.

Dans le premier cas de figure, le système de la petite production tire le pays en arrière, vers une situation ancestrale. D’emblée, la bourgeoisie et le prolétariat sont pareillement concernés par l’évitement de ce péril. Elles sont des classes révolutionnaires auxquelles s’opposent les autres classes, « les masses réactionnaires » G. Dans le deuxième cas de figure, la petite bourgeoisie passe aux côtés du prolétariat et, par cette union, pense améliorer sa situation. « Elles[3] défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels. Elles abandonnent leur point de vue propre pour adopter celui du prolétariat. » M. dans ce cas, la petite bourgeoisie devient révolutionnaire et, par conséquent, la bourgeoisie et ses acolytes des « masses réactionnaires ».

Dans la doctrine du faux communisme, c’est tout ce processus qui tourne à l’envers. Selon cette doctrine, la réaction des paysans petits bourgeois de Russie serait révolutionnaire et seul serait réactionnaire le prolétariat révolutionnaire de l’Ouest. Ainsi, cette doctrine admet une vérité – la totale incompatibilité de ces deux cercles sociaux, mais ne voit pas l’autre vérité – sa propre barbarie. Ne dit-on pas pertinemment, « Quand le corbeau trouve une rose, il se prend pour un rossignol » [4]?

De sorte que l’intérêt commun de la bourgeoisie et du prolétariat réside dans la consolidation de la force de production, la défense de la grande industrie et la préservation de la révolution économique. Ils présentent un front commun contre l’ancienne économie et les anciennes classes, mais se divisent en camps adverses sur le plan économique et son corollaire, les rapports sociaux.

L’intérêt du prolétariat est de conduire sa lutte de classe de façon intense et féconde. Ce qui s’avère impossible sans liberté. Qu’est la liberté ?

« La liberté consiste à transformer l’Etat, organisme qui est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle» G.

Pour dominer toute la société par son intermédiaire, la bourgeoisie cherche à ce que cet organisme lui soit exclusivement soumis. A contrario, le prolétariat est intéressé à en faire l’instrument de la société, son esclave obéissant, pour que son mouvement de libération soit politiquement facilité. Son idéal politique est la république démocratique. Dans cette forme de gouvernement le système capitaliste prend fin, mais cette fin n’est pas encore politiquement garantie. C’est pourquoi chaque avancée du gouvernement sur le chemin de la démocratisation est conquise de haute lutte contre la bourgeoisie, afin de la déposséder de ses privilèges juridiques. Nous sommes actuellement témoins d’une semblable lutte en Allemagne où une grande dispute a éclaté entre partisans et adversaires de la république. Les vrais communistes, avec la révolution sociale-démocrate, combattent les ennemis de la république et, alliés à la bourgeoisie radicale, défendent l’existence de cette forme de gouvernement ; les faux communistes – les bolcheviks, soutiennent au contraire les réactionnaires et font campagne avec eux contre la démocratie [5]*.

« Les communistes combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l’avenir du mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti démocrate-socialiste contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer  la phraséologie et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire. En Suisse, ils appuient les radicaux. (…) En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit dans une révolution agraire la condition de l’affranchissement national, c’est-à-dire le parti qui fit, en 1846, l’insurrection de Cracovie. En Allemagne, le Parti communiste lutte d’accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.(…) En somme, les communistes appuient dans tous les pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant. (…) Enfin, les communistes travaillent à l’union et à l’entente des partis démocratiques de tous les pays. » M.

Comme vous le constatez, le prolétariat en lutte aspire à socialiser la propriété bourgeoise, il défend, avec exigence et pas à pas, son propre courant social et politique, crée le régime démocratique qui convient pour la poursuite de la lutte des classes et utilise, dans ce but, la lutte opposant entre elles les autres parties de la population, il aide les uns, combat les autres.

Le faux communisme ne voit absolument aucune différence entre ces éléments en lutte. Il a faite sienne la pensée sectaire qui voue tout le monde à l’anathème, à l’exception des bolcheviks. De la sorte, il affaiblit le mouvement du prolétariat et renforce celui de ses ennemis. Il proclame le seul peuple russe naturel et unique occupant de la terre promise, présentant son état d’arriération et d’ignorance comme l’exemple à suivre. Reproduisant intégralement la doctrine allemande du «vrai socialisme» des années 1840 dont Marx disait :

« Il put lancer les anathèmes contre le libéralisme, le régime représentatif, la concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit bourgeois, la liberté et l’égalité bourgeoises ; il put prêcher aux masses qu’elles n’avaient rien à gagner, mais au contraire tout à perdre, à ce mouvement bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critique française, dont il était l’insipide écho, supposait la société bourgeoise moderne avec les conditions matérielles d’existence qui y correspondent et une Constitution politique appropriée, – toutes choses qu’il s’agissait précisément pour l’Allemagne de conquérir. (…), il représentait directement aussi un intérêt réactionnaire, l’intérêt de la petite bourgeoisie allemande. » M.

Le prolétariat n’est pas le seul à combattre la bourgeoisie, la petite bourgeoisie – ce legs de l’ancienne société – la combat aussi. Le prolétariat se tient sur le terrain économique et politique de la grande industrie qu’il mène jusqu’à son terme, au bénéfice de la nation entière. Quant à la petite bourgeoisie, elle s’oppose à tout ce mouvement et marche à reculons vers l’édifice social suranné. Les deux combats se présentent sous les drapeaux du socialisme et du communisme.

En France, le mouvement socialiste petit-bourgeois était dirigé par Sismondi, comme en témoigne Marx, et en Allemagne par Heinzen mais, aujourd’hui, il l’est en Russie par Lénine et ses disciples, les bolcheviks. Entre ces deux sortes de luttes le fait est que l’une est révolutionnaire, l’autre réactionnaire. Elles n’ont rien de commun !

3/ La révolution sociale

Puisque les combats de la petite bourgeoisie et du prolétariat contre la bourgeoisie empruntent des chemins différents en ce qui concerne leurs buts et moyens, il est évident que leurs révolutions sociales ne peuvent être semblables. En effet, selon la doctrine du faux communisme, pour qu’éclate la révolution sociale il suffit de s’emparer du gouvernement par n’importe quel moyen. Le pays le plus arriéré, c’est-à-dire où l’industrie et le prolétariat sont le moins développés, est celui qui offre le terrain le plus favorable pour ce coup d’état. C’est pourquoi le travail des bolcheviks revêt une puissance exceptionnelle en Asie, dans les pays slaves, en Afrique, et de façon générale dans tout état petit-bourgeois et paysan. Là, il est facile de renverser une bourgeoisie faible, de détruire l’industrie et de revenir au bon vieux temps…

La possibilité de la révolution sociale est fournie au vrai communisme, au véritable socialisme marxiste, non par un moindre développement mais, au contraire, par un développement maximum et par la nouvelle division de la société qui en résulte. C’est l’état le plus industrialisé qui est le plus mûr pour le socialisme. Le travail économique de la bourgeoisie prépare le terrain de la société future.

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, c’est-à-dire tout l’ensemble des rapports sociaux. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de l’existence. Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. » M.

Ce sont d’abord, les classes agents des anciens modes de production qui luttent contre ce mouvement.

 « Les classes moyennes, le petit industriel, le petit marchand, l’artisan, le paysan, tous combattent la bourgeoisie pour sauver du déclin leur existence de classe moyenne. Elles ne sont pas révolutionnaires, mais conservatrices. Bien plus, elles sont réactionnaires, elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’Histoire. » M.

Mais ces classes vouées à disparaître ne trouvent pas grâce aux yeux de l’histoire, elles ne peuvent ni diminuer ni ruiner la montée en puissance du capitalisme.

« Les petites classes moyennes d’autrefois, petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tombent dans le prolétariat, d’une part parce que leurs faibles capitaux ne leur permettent pas d’employer les procédés de la grande industrie et ils succombent dans leur concurrence, avec les grands capitalistes – d’autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. Ainsi le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population. » M.

Il est évident que non seulement la bourgeoisie détruit les classes féodales et met fin à l’insolence des seigneurs mais qu’elle détruit aussi, de pair, les classes moyennes.

« Les petits bourgeois et les petits paysans du Moyen Age étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l’industrie et le commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie florissante. » M.

Ainsi, la consolidation de la production capitaliste entraîne une profonde modification sociale. Là, l’ancienne caste dominante et ses propriétés foncières sont abolies, là s’achève son compagnonnage avec les anciennes classes productrices et leurs modes de production. Sur leurs ruines grandissent et s’affermissent deux classes contemporaines – la bourgeoisie et le prolétariat. Les cercles sociaux, coincés entre elles deux, ne sont plus les anciennes classes moyennes. Ces dernières sont réduites à l’état de vestiges, classes agonisantes et entièrement dépendantes des nouvelles méthodes de production, leurs propres modes de production étant anéantis. Alors que, issues de la nouvelle économie, surgissent d’autres classes moyennes qui se partagent entre les deux classes principales.

« Dans les pays où s’épanouit la civilisation moderne, il s’est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la bourgeoisie, elle se reconstitue sans cesse ; mais par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des contremaîtres et des domestiques. » M.

Comme vous le constatez, tout le processus de production capitaliste et de différenciation de la société profite au prolétariat. Seule cette classe se multiplie, croît et se fortifie. Toutes les autres déclinent et meurent.

« De toutes les classes qui s’opposent actuellement à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes déclinent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat au contraire en est le produit le plus authentique. » M.

Les classes agonisantes constatent que le retour en arrière et la renaissance de l’ancien mode de production sont impossibles ; la domination de la grande industrie est si générale et si solidement enracinée que l’existence indépendante des classes moyennes devient inconcevable. Seule issue : passer du côté du prolétariat et l’aider dans sa lutte. Dans ces circonstances leur action est révolutionnaire.

« Si elles deviennent révolutionnaires, c’est qu’elles sont sur le point de passer au prolétariat ; elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels. Elle abandonnent leur point de vue propre pour adopter celui du prolétariat ». M.

Et, ainsi, le drapeau social du prolétariat rassemble la majorité écrasante de la nation. Son idéologie et ses moyens de lutte se mettent à dominer dans tous les milieux mécontents et la crise de la société capitaliste se rapproche d’autant.

Vous le voyez, l’heure de la révolution sociale ne sonne que dans la société capitaliste. C’est-à-dire lorsque tout le savoir-faire économique de la nation repose sur le terrain capitaliste et, par conséquent, lorsque toutes les anciennes formes économiques ont été détruites et que les anciennes classes, finalement vaincues, sont contraintes de gagner leur vie au moyen des nouvelles méthodes économiques. Le prolétariat est majoritaire et dirige, avec la bourgeoisie, la société mécontente. La nation entière se divise plus ou moins en deux camps : d’un côté la bourgeoisie minoritaire, de l’autre tout le reste de la nation.

Mais même cette répartition ne suffit pas pour vaincre. Il est également nécessaire que des partisans du prolétariat émergent de la classe dominante et se placent sous la bannière du socialisme.

« Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition inhérent à la classe dominante de la vieille société tout entière prend un caractère si violent et si aigu qu’une petite fraction de la classe dominante s’en détache et se rallie à la classe révolutionnaire, celle qui tient l’avenir entre ses mains. » M

C’est à cette condition que se créera la situation sociale où devient possible « l’expropriation de quelque usurpateurs par la masse ». Le Capital. Tome 1

Ainsi, l’ensemble de la nation – rassemblée sous la bannière socialiste du prolétariat, s’oppose à une poignée de capitalistes. Le peuple reconnaît le socialisme pour seule issue, l’instauration de l’industrie socialiste pour seul remède. La révolution se produit.

« (…) la première étape de la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie ». M

Ici, prolétariat et démocratie ne font qu’un. La victoire de l’un signifie la victoire de l’autre. Pourquoi ? La réponse va de soi. Etant donné que le prolétariat défend la majorité de la nation, que des fractions de masses, extérieures à cette majorité, se retrouvent dans la situation du prolétariat, il est clair que le prolétariat est le peuple, et le peuple le prolétariat. Le prolétariat ne fait plus face à la démocratie, au contraire il est lui-même agent et réalisateur de démocratie. Sa « transformation en classe dirigeante », sa dictature, annonce la transformation du peuple en classe dirigeante, la dictature de la démocratie.

C’est pourquoi « le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité, au profit de l’immense majorité. » De ce fait, il se distingue de tous les mouvements révolutionnaires précédents qui étaient dirigés « par la minorité au profit de la minorité ». Ce que fut, par exemple, la grande révolution française, et ce qu’est la révolution russe. La différence entre elles c’est qu’en Russie, cette « minorité » se réduit au parti communiste, alors qu’en France elle défendait l’ensemble de la classe bourgeoise divisée en différents partis.

Ce n’est donc pas le principe de la dictature qui est discutable mais bien qui est le dictateur ? La minorité ou la majorité, le groupe ou la démocratie ? En France, c’est la bourgeoisie qui était le dictateur, en Russie c’est le parti bolchevique. Ce n’est que lors de la révolution du prolétariat que le dictateur sera la démocratie – la grande majorité de la nation, transformée en prolétariat. Dans une société non capitaliste où le prolétariat est restreint et où les classes moyennes dominent, la dictature du prolétariat signifie la domination de la minorité sur la majorité, autrement dit le despotisme, la tyrannie qui s’achève par la révolte du peuple asservi contre le prolétariat. Dans une telle société la « dictature du prolétariat » est un principe réactionnaire.

Les bolcheviks sont arrivés à contourner cela en inventant un nouveau concept – « le pouvoir des ouvriers et paysans », complétant soi-disant le petit nombre de prolétaires par le grand nombre de paysans. Ce faisant, ils se sont encore plus éloignés du marxisme. De tels termes sont inconnus du socialisme scientifique, et sont de pures inventions russes.

« La dictature du prolétariat et des paysans » ne ressemble en rien à la dictature du prolétariat de Marx. Pourquoi ? Parce que selon la pensée de Marx, la dictature du prolétariat signifie la dictature de la démocratie, autrement dit : le prolétariat et le peuple ne font qu’un, et un petit nombre de paysans-propriétaires choisissent soit de le suivre soit de se tenir à l’écart. Si les paysans forment une large majorité, comme par exemple en Russie, aucune révolution sociale ne peut avoir lieu et, par conséquent, aucune dictature socialiste du prolétariat. Une seule dictature est possible: la paysanne-petite bourgeoise ; adversaire de la bourgeoisie industrielle et opposée à son économie tout entière. C’est une dictature réactionnaire.

Comment se produit la révolution sociale, quels sont ses premiers pas ?

Comme nous le savons, la propriété pré-capitaliste du paysan et de l’artisan ne constitue pas l’objet de la socialisation. C’est la propriété – créée uniquement selon le principe du rapport capitaliste, c’est-à-dire la propriété produite par une activité collective et dont une personne privée accapare le fruit, qui est supprimée et entièrement socialisée. Dans une société capitaliste, les 9/10ème des biens correspondent à ce type de propriété. Au contraire, dans une société non capitaliste la propriété bourgeoise représente l’exception, alors que la propriété pré-capitaliste est un phénomène général.

Le nerf de la société bourgeoise est le capital, c’est-à-dire un pouvoir d’achat tel que – par son intermédiaire – il est possible d’exploiter directement le prolétariat et indirectement le petit propriétaire.

« Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l’activité commune de beaucoup d’individus et même, en dernière analyse, par l’activité commune de tous les individus, de toute la société. » M.

Ce pouvoir social doit être possédé par la société et non par des personnes privées. Là où la propriété n’a pas encore adopté ce caractère, où elle ne représente qu’un pouvoir individuel, le socialisme ne peut évidemment pas se réaliser. La production doit être déjà généralisée et mise en œuvre par beaucoup d’ouvriers pour que la socialisation de son fruit devienne possible. «Seul change le caractère social de la propriété. Il perd son caractère de classe.» M. « Le caractère social de la propriété » est le capital qui se convertit « en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d’être monopolisé », au moyen duquel l’homme est asservi.

Le capital n’est certes pas telle ou telle chose, tel ou tel monceau d’argent, telle ou telle usine, banque, terrain… Tout cela n’est que la manifestation extérieure partielle du capital. Vous pouvez supprimer tout cela, le détruire, cela ne voudra pas dire pour autant l’abolition du capitalisme, la suppression de sa puissance. L’exemple classique en est la Russie bolchevique où, en dépit de l’éradication totale du capitalisme, l’exploitation de l’homme par l’homme n’a non seulement pas été supprimée mais bien au contraire, s’est davantage accentuée et durcie. Les stupides bolcheviks ont confondu le capital avec sa manifestation extérieure. Ils n’ont détruit que l’aiguille de l’horloge, laissant son mécanisme intact. Ils ne pouvaient pas le détruire car les conditions n’étaient pas réunies[6]*.

Le capital – c’est un pouvoir social mis en mouvement par la société, aujourd’hui au service des capitalistes, demain au service de la société. Dans ce dernier cas, il n’est déjà plus le capital, il ne persiste qu’en tant que pouvoir social.

Ainsi, l’objectif du socialisme n’est pas la suppression de telle ou telle fabrique ou usine privées, mais la suppression du système capitaliste, c’est-à-dire d’un régime économique où la propriété devient le moyen d’exploiter et d’opprimer l’homme. Il en résulte un problème social : la réalisation d’une économie industrielle où la propriété ne pourra se transformer en capital. Les bolcheviks ont abordé cette question, comme toutes les autres, à leur manière barbare ; ils ont confisqué l’industrie appartenant aux personnes privées et ont déclaré : « Nous avons aboli le système capitaliste ! ». En vérité, ce système n’a même pas bougé d’un poil. Il n’a fait que remplacer un patron par un autre ; l’état s’est substitué à la personne privée et a continué d’exploiter l’ouvrier et le peuple entier, de pire façon encore que la bourgeoisie. La nature du pouvoir du capital n’a pas changé.

Le vrai communisme résout le problème tout à fait différemment. Il commence à la racine, par le fondement du capitalisme, et le déterre lentement mais méthodiquement. La socialisation de l’industrie est une conséquence naturelle de ce processus. Il se produit la socialisation non de l’industrie mais de sa base économique – le crédit et la propriété foncière.

Le rôle du crédit est si évident qu’il se passe d’explication. En ce qui concerne la propriété foncière[7], elle est l’expression fondamentale du capitalisme. «Le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole capitaliste » G. – écrit Marx. La terre est le principal instrument de travail. En comparaison, les instruments du travail industriel ont une valeur moindre. Pourquoi ? La réponse est simple : la machine est fabriquée par l’homme, on peut donc la multiplier ; en revanche, la terre est un don de la nature. Même si le monde entier s’y mettait, il ne pourrait augmenter d’un pouce cette richesse naturelle.

La terre a un caractère monopolistique et qui la possède, possède le plus grand monopole. Aussi, est-il facile de comprendre quelles sont les mesures qui doivent être prises, en premier, sur le chemin du socialisme.

« Ces mesures, bien entendu, seront différentes suivant les pays. Cependant, pour les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être appliquées :

1/ Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’état.

2/ Impôt lourd progressif.

3/ Abolition de l’héritage.

4/ Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5/ Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat, au moyen d’une banque nationale, dont le capital appartiendra à l’état, et qui jouira d’un monopole exclusif.

6/ Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production ; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d’après un plan d’ensemble.

7/ Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture.

8/ Combinaison du travail agricole et du travail industriel ; mesures tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.

9/ Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Combinaison de l’éducation avec la production matérielle, etc. » M.[8]

Telles sont les mesures que le prolétariat victorieux doit adopter « dans le pays le plus avancé » comme, par exemple, l’Angleterre ou les Etats-Unis. Aucune de ces mesures n’exige la confiscation des établissements industriels. L’industrie reste aux mains des personnes privées, mais l’orientation[9] du travail change. Ni la terre ni le crédit – ces deux principales sources de son existence, ne sont plus entre leurs mains. Ainsi, l’industrie devient-elle dépendante de l’Etat prolétarien et il devient graduellement possible de la socialiser, sans pour autant la détruire ni arrêter la production.

Un tel traitement en finesse de l’industrie est une propriété fondamentale du socialisme prolétarien qui s’édifie, exclusivement, sur la base industrielle. Il n’agit pas aussi délicatement envers la propriété foncière car aucune confiscation ne pourrait détruire ce bien. Là, ce n’est que l’organisation du travail qui peut être temporairement ébranlée, et c’est pourquoi « Le Manifeste » accorde une attention particulière à l’organisation du travail agricole qui est, bien entendu, beaucoup plus simple que l’organisation du travail en usine.

Comme vous le savez, le faux communisme fonctionne totalement à l’inverse. Il a commencé son « socialisme » justement par la confiscation de l’industrie. Les suites en sont connues. Le pays a régressé vers la barbarie. On a fait passer la plus grande réaction sociale pour la plus grande révolution sociale !

Quand les barbares germaniques ont envahi l’empire romain, ils ont commencé par détruire les villes. Les hommes des bois préféraient les bois… Quand les barbares russes – les bolcheviks, ont envahi la Russie, ils ont commencé par démolir l’industrie, détruire le prolétariat et installer un régime de terreur. Les barbares préfèrent la barbarie.

Il va de soi que si toutes ces mesures de prudence sont à adopter « dans les pays les plus avancés », elles sont inenvisageables dans les pays arriérés. Dans leur cas, on doit adopter des demi-mesures et les transformer au cours d’un processus de longue haleine. En ce qui concerne la Russie qui, bien plus qu’un pays arriéré sur le plan industriel, est un pays totalement non industrialisé, ces mesures ne sont pas applicables et le processus socialiste non plus. La Russie en est encore, quant à elle, à l’ère de la révolution bourgeoise.

4/La société communiste

 Certes, puisque la société communiste naît de la société capitaliste, la nouvelle née porte en elle beaucoup des caractéristiques de ses parents, elle se nourrit du lait de sa mère et hérite des anciennes normes.

« Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue. » G.

La société ne peut sauter à saute-mouton par dessus elle-même. Elle fonctionne à l’intérieur de la sphère sociale existante. Le travail révolutionnaire s’exprime dans le fait que c’est dans ce cadre que le prolétariat instaure de nouvelles formes de propriété.

« A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »M.

Cette association base sa production sur le droit fondamental de la bourgeoisie – c’est-à-dire sur l’égalité qui signifie, en réalité, une inégalité. Le travailleur reçoit autant qu’il produit (déduction faite de certaines charges) ; il règne une totale égalité entre les membres de l’association, mais comme l’un peut produire davantage et l’autre moins, que l’un a femme et enfants et que l’autre est célibataire, il va de soi que l’égalité s’estompe.

« L’égalité consiste ici dans l’emploi comme unité de mesure commune. Mais un individu l’emporte physiquement ou moralement sur un autre, il fournit dans le même temps plus de travail (…). Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune distinction de classe, parce que tout homme n’est qu’un travailleur comme un autre; mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels et, par suite, de la capacité de rendement comme des privilèges naturels. C’est donc, dans sa teneur, un droit fondé sur l’inégalité, comme tout droit. » G.

« Le droit égal est donc toujours ici dans son principe... le droit bourgeois », mais il est indispensable au maintien de la production. Dès que vous piétinez ce droit et que vous déclarez – venez et partagez également, comme les bolcheviks l’ont fait dans les premiers temps de leur règne, la motivation au travail disparaît, la paresse remplace la vertu, de sorte que l’association se détruit et que toute la société communiste se désagrège ; l’économie socialiste devient impossible. Et, si néanmoins, on souhaite stopper cette décomposition, le régime de la terreur devient la règle, la militarisation du travail se répand, le travailleur devient l’esclave du pouvoir. En un mot, à la place du communisme c’est le bolchevisme qui s’établit.

On dira : si l’un reçoit davantage et l’autre moins, qu’est ce qui empêche le premier d’accumuler des richesses et de les transformer en capital ? Or justement, cela ne peut se produire. La richesse ne se transforme pas d’elle-même en capital, ce n’est pas ainsi que le régime capitaliste naît. Sinon le capital et le capitalisme auraient existé de tous temps. En fait, ni dans l’antiquité, ni au Moyen Age, la richesse n’a pu produire le capitalisme. La règle[10]  du régime communiste est que la propriété ne puisse se transformer en capital, c’est-à-dire en instrument d’exploitation d’autrui. Vu sous cet angle, ce régime s’apparente à toutes les autres époques pré-capitalistes, mais il s’en distingue sous l’angle du sujet et des méthodes de production.

«  Nous ne voulons absolument pas abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net conférant un pouvoir sur le travail d’autrui. Ce que nous voulons, c’est supprimer le caractère de détresse de ce mode d’appropriation où l’ouvrier ne vit que pour accroître le capital et ne vit qu’autant que l’exigent les intérêts de la classe dominante » M.

Evidemment, une appropriation inégalitaire n’est pas l’idéal, c’est même un mal certain, mais c’est un mal nécessaire, une conséquence de la situation économique.

 « Mais ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond. » G.

La faute congénitale du faux communisme consiste justement dans le rejet de cette règle fondamentale. Il crée un droit dépourvu de toute base économique ou culturelle. Il n’y a aucun rapport entre sa situation juridique et sa situation matérielle, et cela entraîne, en outre, son autodestruction. Au contraire, le marxisme subordonne l’économie au droit, même si ce droit est archibourgeois. Il base sa construction sur la situation de production héritée de l’histoire, et  la fait d’abord évoluer, la consolide puis, en tenant compte de cela, tente de changer sa superstructure juridique.

Quand deviendra-t-il possible de substituer le droit communiste au droit bourgeois ? Quand pourra-t-on donner aux producteurs non seulement selon leur travail, mais aussi selon leurs besoins ? Cela ne sera possible qu’après, «quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » G.

Comme vous le constatez, une assez grande évolution est nécessaire pour dépasser le droit bourgeois. Il faut que la personne change complètement, que le travail mute en aspiration vitale, que la production augmente jusqu’à un stade supérieur, et que la société se remplisse de richesses – donc que s’instaure une nouvelle relation morale et matérielle. Ainsi, on entre dans la deuxième phase de la société communiste où toutes les caractéristiques marquantes du capitalisme sont vaincues et éliminées.

Mais atteindre ce deuxième stade du vrai communisme exige beaucoup de temps et de travail. Disons que c’est l’idéal, l’étoile lumineuse vers laquelle les gens se dirigent. Si le but était de satisfaire aux seuls besoins personnels du travailleur, alors le développement de la production serait rendu plus facile et l’accumulation des richesses plus rapide. Or, en réalité, on ne satisfait pas seulement à ses besoins personnels mais aussi aux besoins matériels et sociaux, c’est-à-dire que même dans une société communiste le travailleur ne pourra pas percevoir l’intégralité du fruit de son travail. Dans ces circonstances, une seule dépense disparaît – le patron, mais le reste demeure.

Du labeur du travailleur, c’est-à-dire du labeur de la société communiste entière, il faut déduire :

« Premièrement : un fonds destiné au remplacement des moyens de production usagés;

Deuxièmement : une fraction supplémentaire pour accroître la production;

Troisièmement : un fond de réserve ou d’assurance contre les accidents, les perturbations dues à des phénomènes naturels, etc.

Ces défalcations sur le « produit intégral du travail » sont une nécessité économique, dont l’importance sera déterminée en partie, compte tenu de l’état des moyens et des forces en jeu, à l’aide du calcul des probabilités; en tout cas, elles ne peuvent être calculées en aucune manière sur la base de l’équité. » G.

En termes d’équité – on devrait verser au travailleur le produit intégral de son travail, mais en ce cas on détruirait la production. Cela serait le communisme bolchevique. L’intérêt de la production voilà ce qui doit être satisfait au premier chef. Aux frais de production s’ajoutent des dépenses non-productives, tout aussi indispensables que les précédentes.

Il s’agit, en premier, des frais généraux d’administration autrement dit du budget de l’état. « Comparativement à ce qui se passe dans la société actuelle, cette fraction se trouve d’emblée réduite au maximum et elle décroît à mesure que se développe la société nouvelle. »G

L’état, en particulier comme force coercitive, disparaît graduellement et finit par mourir. Alors, ses dépenses meurent aussi.

En second, des dépenses relatives à l’instruction, la santé et autres besoins de la communauté.

« Cette fraction gagne d’emblée en importance, comparativement à ce qui se passe dans la société actuelle, et cette importance s’accroît à mesure que se développe la société nouvelle. » G

En trois, du fond au profit de ceux qui sont dans l’incapacité de travailler, etc…, c’est-à-dire de ce qui relève de ce qu’on nomme aujourd’hui l’assistance publique.

Une fois l’ensemble de ces déductions faites, le travailleur reçoit le produit de son travail. Il est vrai qu’il y perd comme consommateur, mais il y gagne comme membre de la société.

_______________

Ainsi, la société communiste est d’abord une société industrielle, issue de la société capitaliste et reposant sur la base du capitalisme technique. Elle reçoit en héritage un trésor économique, politique et culturel, et le développe jusqu’à son terme. Là dominent les associations ouvrières et la communauté de production, avec pour principal objectif la production du maximum de richesses possibles. Le vrai communisme n’est réalisable que dans une société riche. L’extrême pauvreté est l’arène du faux communisme.

Comme vous le constatez, le marxisme et le léninisme, le socialisme industriel occidental et le communisme des moujiks de Russie sont deux mouvements diamétralement opposés. Il n’y a rien de commun entre eux, ni théorique, ni politique, ni culturel. Ces deux courants dessinent deux époques différentes, deux sociétés différentes. Le premier est le compagnon de route inséparable du développement industriel. Le deuxième est la conséquence du sous-développement industriel, de l’effondrement d’une économie arriérée. L’un se tient sur la route de l’humanité, aucune nation vivante ne peut s’en détourner. L’autre est la création pitoyable de ceux qui se retrouvent coincés dans une impasse ; c’est un épisode éphémère, qui disparaîtra dès que la Russie se tournera vers l’Europe.

De sorte que

« L’un et l’autre sont différents/

Une frontière géante les sépare/

Il ne faut pas les confondre/

Ecoutez ce que je déclare » [11]

Noé Jordania

Février 1925, Paris

 
 

[1] Dans la suite du texte, Noé Jordania recourt à des abréviations : M. pour Le Manifeste, G. pour La critique du Programme de Gotha.
Les notes en bas de page, non signées de Jordania, sont du traducteur.
[2] « Voir à ce sujet mon «Système Soviétique». Noé Jordania
[3]Les classes moyennes      
[4] Citation empruntée à Chota Roustavéli.
[5] «Ces lignes étaient déjà imprimées lorsque Hindenburg fut élu président, grâce aux communistes.» Noé Jordania.
[6] N. Jordania emploie l’expression « pas mûres pour cela ».
[7] N. Jordania emploie l’expression « économie capitaliste ».
[8] N. Jordania n’a repris que 9 des 10 points du « Manifeste Communiste».
[9] N. Jordania emploie l’expression «le lit », au sens de lit de la rivière. 
[10] En langue géorgienne : veine
[11] Transposition de la strophe 24 du « Chevalier à la peau de tigre » de Chota Roustavéli qui établit la différence entre luxure et amour.


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