Article de Ramsay Mac Donald suite à son voyage en Géorgie

Par Ramsay Mac Donald, leader du Labour Party – Angleterre

The Contemporary Review, Février 1921 (Extraits)

La République Géorgienne Socialiste est une expérience de laboratoire. Sa superficie est de 62 000 milles carrés, soit la moitié du Royaume-Uni, mais trois fois autant que les Pays-Bas et six fois plus que la Belgique. Elle compte environ 3.000.000 d’habitants dont les 4/5 sont des paysans. En outre, les difficultés intérieures étant peu nombreuses en Géorgie, elles ne sauraient nuire à l’expérience. Toutes les classes sont animées d’une dévotion particulière pour leur pays. La Géorgie a le sens du romantisme historique, et ses traditions sont celles d’un petit Etat qui fut victime d’un pouvoir impérial après un autre, mais qui défendit toujours les libertés religieuses et nationales. Les mouvements industriels si caractéristiques de l’Occident l’ont à peine touchée. Son statut agraire d’avant la révolution de 1917, était en fait une sorte de régime féodal. Sauf quelques domaines princiers, le reste du territoire était morcellé par la petite propriété ; l’industrie était principalement représentée par les petits ateliers ou par le travail à domicile. Il n’existait pas de grandes entreprises industrielles, les relations économiques n’étant pas développées. La plus grande partie des immenses richesses minérales et forestières de la Géorgie demeuraient inexploitées.

La civilisation géorgienne est d’ordre essentiellement populaire, – Histoires d’amour et de guerres dans le genre de nos ballades d’autrefois, danses pareilles à nos danses écossaises, musique et chants ressemblant à nos mélodies traditionnelles. Le pays est dominé par la chaîne du Caucase, gardien éternel de l’esprit de la liberté.

La Géorgie ne put survivre à un siècle de militarisme, mais on ne parvint pas non plus à la pacifier ; elle ne pouvait se maintenir dans le conflit entre la Russie et la Turquie, mais resta toujours comme une épine plantée dans la chair du pays qui l’avait annexée. Quand en 1801, elle fut proclamée province russe, la Grande Bretagne protesta mais ce fut sans résultat. De génération en génération, la Géorgie continua elle-même à protester ; elle remplissait les prisons russes, elle parcourait les chemins de l’exil en Sibérie, elle donnait du travail au bourreau russe. Puis vint la révolution de mars 1917. La Géorgie voulut se constituer en province autonome fédérée avec la Russie, et des pourparlers étaient engagés à ce sujet, lorsque les bolcheviks renversèrent le gouvernement russe et établirent leur dictature. Les Géorgiens ne voulurent pas admettre ce régime, et une République fédérale transcaucasienne, comprenant la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie fut proclamée le 22 avril 1918. Elle ne vécut que cinq semaines. Le traité de Brest-Litovsk avait donné des territoires géorgiens à la Turquie, ce à quoi la Géorgie résolut de s’opposer. Mais l’Azerbaïdjan étant soumis à des influences musulmanes, ne voulait pas se joindre à la lutte, et comme de son côté, l’Arménie n’était pas non plus de cœur dans cette fédération, le Conseil National géorgien proclama, le 26 mai 1918, un Etat Géorgien indépendant. Des troubles s’abattirent en foule sur le nouvel Etat, mais il a survécu et demande maintenant aux Grandes Puissances de reconnaître son indépendance.

I

La constitution politique de la Géorgie mérite d’être étudiée de près. Elle a été créée par la coalition de tous les partis politiques et de toutes les classes sociales. Des princes ont jeté leurs titres à tous les vents et ont remis leurs propriétés dans le fonds de l’Etat. La coalition forma l’Etat et on procéda aux élections au suffrage universel. Toute la nation ne forma qu’un seul collège électoral, les députés étant élus au scrutin proportionnel. Il y eut sur 1.024.000 inscrits 616.000 votants (quelques régions étant encore sous l’occupation militaire étrangère, des troubles ayant éclaté dans d’autres districts). Sur ces 616.000 voix, 470.000 allèrent aux sociaux-démocrates qui disposèrent ainsi de 102 sièges de députés sur un total de 130. Aussi, les socialistes assumèrent-ils eux-mêmes toute la responsabilité du pouvoir ; le cabinet actuel est purement socialiste, avec M. Jordania, chef des socialistes géorgiens à sa tête (1). Il n’y a qu’une seule chambre élue pour trois ans.

Note 1. Il n’est pas sans intérêt d’analyser cette majorité socialiste pour voir de quels hommes elle se compose. Elle représente six nationalités : 89 Géorgiens, 4 Russes, 3 Arméniens, 2 Ossètes, 2 Allemands, 1 Grec et 1 Israélite. On compte parmi eux 32 ouvriers, 20 professeurs et instituteurs, 14 journalistes, 13 juristes, 13 fonctionnaires municipaux, 7 médecins et 3 ingénieurs et techniciens. 33 membres ont suivi les cours des Ecoles supérieures et des universités russes ; 8 ceux d’institutions analogues en Europe ; 34 ont reçu une instruction secondaire ; 20 n’ont terminé que l’école primaire ; 7 ont reçu une instruction privée.

Le démocrate géorgien se méfie des présidents, des cabinets et de toutes les formes du pouvoir exécutif, aussi le corps législatif doit-il approuver la nomination des ministres choisis par le Premier. Chaque ministre est responsable pour son ressort devant le Parlement, il est le serviteur de celui-ci. Dans la pratique, cependant, c’est le cabinet qui décide de la politique générale et qui la conduit et aucun acte de quelque importance ressortissant à tel ou tel ministère n’est effectué sans que tous les ministres et le Premier aient été consultés au préalable. Au 16 août dernier, le Parlement avait voté 602 actes législatifs, dont 516 émanant directement du gouvernement, 9 seulement de l’initiative des députés ou des partis, le reste des Commissions parlementaires.

Cela jette une vive lumière sur la controverse qui s’élève parfois en Angleterre, au sujet de la responsabilité collective du cabinet et du contrôle législatif du Gouvernement. Dans le premier Parlement d’u Etat en période d’effervescence révolutionnaire, on devrait s’attendre à un maximum d’initiative individuelle en législation. Les chiffres ci-dessus ne répondent cependant pas à cette attente. La responsabilité collective du cabinet ne peut être éludée ni par des schémas mécaniques, ni par des déclarations parlementaires.

Il y aurait lieu de s’étendre un peu plus sur cette question, mais on ne saurait le faire sans avoir étudié à fond le mécanisme du pouvoir en Géorgie. A première vue, nous trouvons des élections, une majorité, un Parlement et un cabinet, mais il existe encore quelque chose derrière.

Quand la révolution de 1917 éclata, en Géorgie comme dans le reste de la Russie, s’organisèrent des Soviets d’ouvriers et de soldats composés des représentants des ouvriers, des paysans et des soldats. Chaque commune possédait un Soviet, mais le siège du Comité Central représentatif était à Tiflis (2). C’est lui qui dirigea le mouvement pendant toute la révolution. Quand le problème bolcheviste se posa devant lui, il se déclara pour la démocratie représentative, et le parti social-démocrate était si puissant que tant les Soviets locaux que le Comité de Tiflis devinrent en réalité, des sections du Parti et, voire, sa propre organisation. C’est ainsi que progressivement l’organisation économique se confondit avec l’organisation politique, le Comité Central des Soviets ne continuant à exister d’une manière purement indépendante que pour con trôler les questions purement économiques.

Note 2. Tiflis, nom russifié de la capitale de la Géorgie, en géorgien Tbilissi.

Une réserve existait cependant. Le Comité Central du Parti social-démocrate n’avait pas transmis à ses représentants au Parlement l’entière responsabilité des affaires politiques. Il continuait à exercer sur ses élus un certain contrôle. Quand Jordania devint ministre Président, le Comité en fut très satisfait ; il s’effaça même un peu ; cependant, il n’en discute pas moins jusqu’à présent les affaires et la politique du gouvernement, fait connaître aux ministres son avis sur telle ou telle question, avis dont les ministres doivent tenir compte. Ce Comité veille aussi à ce que les postes importants soient occupés par des hommes jouissant de toute sa confiance. En un mot, il se considère responsable devant le parti pour la politique du gouvernement. On peut se rendre compte jusqu’à quel point sont intimes ses rapports avec le gouvernement quand on saura qu’à une séance du Comité central du Parti, à laquelle nous assistions, Jordania présidait non en qualité de Président du gouvernement mais comme président du parti.

A première vue ce système est contraire à certaines idées qui nous sont chères sur l’indépendance du parlement. En Angleterre, les partis désignent leurs candidats ; lorsqu’ils sont élus, les chefs de ces partis forment le gouvernement et gouvernent le pays de la manière qui leur paraît la meilleure. La liaison entre les organisations du parti au pouvoir et leurs élus au Parlement formant la majorité, n’est, dans ces conditions, que très superficielles. En Géorgie, le parti non seulement assure l’élection d’une majorité, mais encore se trouve-t-il en contact des plus immédiats avec le gouvernement. Ce n’est, m’a-t-on dit, que pour cette raison, que l’organisation des Soviets a dans les institutions politiques une confiance telle qu’elle leur laisse diriger entièrement la politique du pays. Ainsi se maintiennent des relations très suivies entre le gouvernement et l’opinion agissante du pays, de telle sorte que la politique du gouvernement repose sur des assises nécessaires au Parlement. Il n’en résulte pas nécessairement que le Parlement soit privé de son indépendance qui doit toujours être limitée par l’opinion publique. Cela implique cependant deux conditions. Tout d’abord, les membres du cabinet ne doivent pas devenir des sortes de Pontifes menant une vie des grands personnages, au courant de choses qu’ignore le commun des mortels, et doués, de par leurs fonctions mêmes, d’une sagesse à laquelle tout un chacun ne saurait prétendre. Cela suppose également une très forte majorité au Parlement ; en effet, le programme des leaders politiques hors du parlement contient toujours un élément d’absolu qui ne saurait convenir à la politique parlementaire, à moins que le gouvernement ne soit soutenu par une majorité sûre et solide, et qui provoque des dissensions entre les chefs du parti au parlement et ceux en dehors.

Le système géorgien a ses dangers ; cependant il pourrait être étudié avec fruit par ceux qui dans notre pays, tout en croyant encore au régime parlementaire, admettent toutefois qu’il va s’affaiblissant, par suite de son inaptitude toujours croissante à intéresser et à éduquer le peuple. L’organisation géorgienne mieux que la nôtre montre clairement l’idéal des relations entre un parti politique et ses représentants parlementaires.

II

Le gouvernement géorgien étant socialiste, l’on se demande naturellement quel succès a eu sa politique économique. S’il est vrai que la Russie bolcheviste, même en tenant compte de toutes les circonstances, montre la seule voie, menant les nations le plus directement au socialisme, il est permis d’admettre, sans discussion, qu’elles ne s’engageront pas, à moins que, si, devant les ruines, le désespoir ne les y ait poussées.

La Géorgie n’est pas bolcheviste, elle est même résolument anti-bolcheviste. Quand le front russe s’effondra en 1917-1918, la soldatesque bolcheviste menaçait de s’emparer de la Géorgie. En présence de cette menace, les ouvriers socialistes géorgiens s’organisant en une Garde Populaire, prirent les armes pour les repousser. Depuis cette époque, et malgré une propagande très active, le bolchevisme n’a fait aucun progrès dans le pays. Le Géorgien est un démocrate épris de liberté, et toute dictature est contraire à sa nature. Il est profondément attaché au principe du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Or, les bolcheviks se sont toujours efforcés de le priver de son gouvernement socialiste indépendant, comme ils en ont privé le peuple de l’Azerbaïdjan. L’occupation de Bakou par les bolcheviks a été pour les Géorgiens a été pour les Géorgiens un exemple de répression, de l’action des Commissions Extraordinaires et des autres maux inhérents à la dictature armée. Aussi la Géorgie constitue-t-elle un rempart socialiste contre le bolchevisme. Devant elle ne se dresse pas ce terrible problème de la famine avec lequel le gouvernement russe est aux prises, et elle n’a pas subi ces contre-révolutions, tant intérieures qu’extérieures, qui ont rendu impossible en Russie la politique de reconstruction. Aussi ne saurait-on établir une comparaison détaillée entre la Géorgie et la Russie. On ne peut donc pas invoquer l’expérience géorgienne pour condamner le système russe. Cependant il est permis de dire que dans toutes les questions de reconstruction socialiste, la Géorgie est aussi fidèle au socialisme que la Russie.

L’Etat Géorgien a été créé par une révolution politique et c’est par des moyens politiques qu’il marche vers la révolution sociale. Il a d’abord nationalisé les terres, les mimes, les forêts, les chemins de fer et celles des industries dont les propriétaires se livrèrent au sabotage. Ceci fait, il s’adonna à l’œuvre économique. Tout comme le gouvernement russe, il s’est rendu compte que décréter la nationalisation est une chose et que la mettre en pratique en est une autre. Aussi son système en est-il encore à la période d’organisation.

La première difficulté qui se dressa devant le gouvernement fut la question agraire. Le paysan géorgien était propriétaire de sa maison, de son matériel, de ses champs et les exploitait personnellement. Les fonds nécessaires à cette exploitation ne représentaient qu’un capital infime. La seule question qui se posât véritablement, était celle de savoir comment, dans l’exploitation des terres, l’intérêt public pouvait être sauvegardé, les défauts du monopole écartés, et le maximum de rendement atteint. Le gouvernement avait à satisfaire les paysans qui formaient 80 % de la population, et qui désiraient payer leurs terres argent comptant pour les cultiver ensuite. La loi récemment votée permet au cultivateur de posséder en propriété 18 acres s’il s’agit de cultures telles que : vigne, tabac, cotonnier, 40 acres si la terre est cultivée en céréales, 110 acres s’il s’agit de pâturages. Les grandes propriétés privées, de même que celles qui appartenaient à l’Eglise et à la famille impériale russe ont été confisquées par l’Etat et se trouvent actuellement sous son contrôle. Partie de ces vastes propriétés a été remise aux communes et aux municipalités, partie sera employée à satisfaire aux demandes des paysans, mais une grande quantité restera entre les mains de l’Etat qui exploite aujourd’hui les jardins botaniques, les plantations de thé et de bambous, les vignobles. C’est ainsi que par la limitation de l’étendue de la propriété privée, la Géorgie s’est prémunie contre la reconstitution de grands domaines et contre le monopole de la terre qui eut pu s’effectuer par acquisition.

Ayant réglé le sort des ruraux, le gouvernement procéda à leur organisation et s’occupe aujourd’hui de la création d’un vaste organisme coopératif. Je ne saurais mieux faire ressorti les grandes lignes de cette organisation qu’en citant les mesures qui ont été prises dans ce sens pour le tabac dont la Géorgie produit les meilleures qualités. Jusqu’à présent, le cultivateur était à la merci des intermédiaires qui, au fur et à mesure que l’industrie du tabac se monopolisait, exploitaient de plus en plus le paysan. Le gouvernement a créé un comité composé de représentants des cultivateurs, des communes intéressées et du gouvernement lui-même. Ce comité dispose de toute la récolte marchande. Il fixe tout d’abord le prix auquel il achètera la récolte, puis la vend et en distribue ensuite le revenu net entre les cultivateurs. Il suit donc les méthodes ordinaires d’un magasin coopératif britannique, qui restitue à ses clients, sous forme de dividendes, les sommes qu’il reçoit d’eux, en leur vendant au-dessus du prix de revient. Cette organisation coopérative devra être élargie et étendre son activité aux achats à l’étranger en entrant directement en contact avec les coopératives des autres pays.

Le revenu de ces opérations sera perçu par l’Etat sous forme de taxes. Une organisation de producteurs doit être constituée d’après les principes du socialisme corporatif. C’est suivant ces principes que se développe la politique agraire en Géorgie.

La politique économique du gouvernement consiste ainsi à favoriser le progrès de la coopération et son extension générale dans tout l’Etat. Le gouvernement est contraint de conclure des arrangements provisoires avec les capitalistes, comme le fait le gouvernement russe des Soviets, mais il espère pouvoir en fin de compte, constituer son propre capital avec l’épargne et le crédit coopératifs. Dans l’administration intérieure des coopératives, il compte appliquer une forme modifiée du système rochdale et du socialisme corporatif ; dans le commerce extérieur il se pose pour but de favoriser tout d’abord les intérêts du mouvement coopératif. Cette politique est soutenue tant par les paysans que par les ouvriers. J’ai été frappé de la manière intelligente dont les uns et les autres la secondent. Dans les plus petits villages comme dans les grandes villes les portraits des chefs de la coopération européenne et du socialisme sont très répandus. C’est ainsi qu’à Koutaïs (deuxième ville du pays par sa population qui est de 80.000 H.), j’ai eu l’occasion de voir une galerie de portraits de coopérateurs britanniques, de Robert Owen aux socialistes chrétiens et aux contemporains comme Sir William Maxwell. Marx, cependant, y était la figure centrale.

Les expériences de la nationalisation de l’industrie y sont encore à l’état rudimentaire. Les mines de manganèse sont toujours exploitées par des sociétés capitalistes européennes, dont les représentants se joignirent, à Tchiatouri, à la foule qui s’assembla pour nous souhaiter la bienvenue, la boutonnière ornée d’œillets rouges. On discute actuellement les conditions du transfert à l’Etat des exploitations appartenant à ces sociétés et l’on m’a assuré que les décrets définitifs, concernant leur administration seraient bientôt publiés, ce dont les ouvriers paraissent fort satisfaits.

Cependant le système de la nationalisation est intégralement appliqué à l’exploitation des gisements de charbon de Tkvibouli. La question de savoir comment ces mines devraient être exploitées, a été l’objet de nombreuses discussions au sein du parti social-démocrate. Il fut finalement décidé de verser à titre de compensation pour le capital dépensé à la surface, et l’on fixa cette indemnité à un chiffre équivalent au change actuel à 3.000 livres sterling environ. Il y eut des objections de la part des propriétaires, mais le travail aux mines était déjà presque complètement arrêté, et il n’existait aucun espoir de voir la situation s’améliorer sur la base de la propriété privée. Dès que la nationalisation fut effectuée, l’industrie reprit. Les ouvriers formèrent un syndicat et se mirent hardiment au travail pour augmenter la production. De leur propre initiative, ils améliorèrent le système de travail et proposèrent d’instituer un organe impartial pour la fixation des salaires. Le syndicat entra en pourparlers avec les ouvriers inconscients et, ayant pleine confiance dans l’administration et le gouvernement, il mit fin aux pratiques de travail que les ouvriers avaient adoptées pour se défendre contre les propriétaires privés. Il en résulta qu’au moment où je me trouvais là, la production s’était déjà accrue de 37 % et qu’elle augmentait encore sans qu’aucun conflit industriel n’eût lieu. Un mineur m’a dit à ce sujet : « Nous travaillons maintenant non seulement avec nos bras, mais avec nos cœurs. » Le gouvernement est responsable de l’administration générale et supérieure, mais l’organisation intérieure du travail est principalement aux mains des ouvriers et de leur syndicat. Chaque groupe de 50 mineurs élit un représentant pour surveiller le travail, et ces représentants sont en contact direct avec l’organe exécutif du syndicat. Les fonctionnaires qui correspondent à nos inspecteurs des mines sont élus également par les ouvriers et puis nommés par le gouvernement.

Tkvibouli se trouve au cœur même de la plus charmante région, surplombée de montagnes et ombragée de forêts, où l’on serait enclin à chercher plutôt des nymphes et des faunes que des mines et des mineurs. J’ai quitté ce pays avec le sentiment que la paix et l’harmonie se sont établies dans ces houillères. L’expérience de nationalisation des mines a complètement réussi.

III

Cette tentative d’un vieux peuple de se transformer en un Etat industriel coopératif présente pour nous, question politique de l’Etat mise à part, un intérêt tout particulier. Nous ne devons pas négliger notre sûreté. Personne ne sait quelles combinaisons politiques peuvent surgit du chaos actuel, ni qui finalement sera ami ou ennemi. Une Russie impériale pourrait apparaître ; les intérêts financiers de certains pays continentaux pourraient amener des intrigues politiques et provoquer des troubles sur cette grande route étroite qui relie l’Europe à l’Asie ; le mirage asiatique pourrait de nouveau agiter certains Etats d’Europe. Les peuples de Transcaucasie deviendraient alors de simples pions sur l’échiquier impérialiste, et nous verrions de nouveau la sordide politique des Balkans apparaître sous des formes nouvelles entre la mer Noire et la Caspienne. Les fils de la politique au Caucase seraient tirés par des puissances européennes. L’Azerbaïdjan deviendrait pour longtemps un Etat instable. L’Arménie doit faire ses preuves et ceux qui la connaissent mieux se demandent, non sans inquiétude, comment elle sortira de cette expérience. Notre politique devra tendre à la fortifier à l’intérieur, à s’opposer à ce qu’elle devienne l’objet d’un mandat, quel que soit l’Etat qui veuille devenir son mandataire. L’intervention d’une puissance étrangère en Arménie serait la porte ouverte à la balkanisation de ces régions et l’obstacle à la consolidation des Etats transcaucasiens. La seule chose à faire pour l’Arménie, c’est de la mettre sur ses propres pieds, puis de la laisser.

Théoriquement, notre politique au Caucase est très simple. Nous devons créer un bloc solide d’Etats libres et fédérés pour qu’il garde cette grande route stratégique entre l’Europe et l’Asie, cette frontière de la Perse.

Or, la seule chose qui permet de réaliser cette politique, est l’existence de la Géorgie. Le peuple géorgien a une nationalité bien définie ; c’est un peuple qui a dans le sang l’esprit d’indépendance, qui compte sur ses propres forces, qui n’est pas impérialiste, enfin, qui pourrait être de nos jours, comme il l’était déjà dans l’antiquité, un rempart contre les invasions de l’Est et de l’Ouest, un pilier de soutènement pour l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Des bruits se font entendre d’une politique déplorable dans le proche Orient, on parle de restaurer la Russie impériale, de lui rendre l’Azerbaïdjan et la Géorgie, de soumettre à sa suzeraineté l’Arménie, tous plans tendant à transformer ce dernier pays en une sphère d’influence politique et économique de la France. La stupidité de ces desseins, à notre point de vue (qui est en même temps celui de la paix et de la sécurité) est tellement manifeste, qu’il serait difficile d’admettre que notre Ministère des Affaires Etrangères fasse autre chose que de les condamner sans phrase.

Une fédération transcaucasienne de ces trois Etats, avec la Géorgie comme centre, une combinaison démocratique dans laquelle les Chrétiens et les Musulmans vivraient dans l’union, la résurrection de l’esprit d’autonomie et d’indépendance parmi les peuples, cet esprit qui s’opposerait aux intrigues des agents politiques étrangers et qui repousseraient toute invasion armée, voilà où devrait tendre la politique britannique. Mais pour cela, la Géorgie est nécessaire, car elle seule pourrait exécuter ce programme. Une entente complètement sincère et sans équivoque, dans son esprit et dans ses buts, entre la Grande-Bretagne et la Géorgie, nous offre la chance de résoudre les problèmes les plus dangereux des relations entre l’Europe et l’Asie occidentale, pour plusieurs générations.

James Ramsay MacDonald (1866-1937), homme politique britannique.

Rappel biographique – Instituteur, secrétaire d’un membre de la Chambre des communes, il entre en politique dans l’Independent Labour Party en 1894. Il est nommé en 1900 à la tête du Labour Representation Committee, né du rapprochement entre des partis de gauche et les syndicats afin de permettre une plus grande représentation de la classe ouvrière au Parlement. En 1905, il publie Socialism and Society où il compare la société à un organisme qu’il faut aider à évoluer. En 1906, les travaillistes obtiennent 29 sièges lors des élections générales et créent le Parti travailliste dont il prend la tête en 1911 jusqu’en 1914, puis de 1922 à 1931. En 1924, il devient le premier chef d’un gouvernement travailliste pendant une très courte période. Il redevient Premier ministre majoritaire durant le début de la grande dépression, de 1929 à 1931. Fervent partisan du socialisme « évolutionniste », durant ces trois années au pouvoir, il préconise un désarmement ainsi que la coopération internationale. Mais doit former un gouvernement de coalition jusqu’en 1935. Lors de son second mandat comme Premier ministre, il s’efforcera de réduire les effets dévastateurs de la crise économique.

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