Albert Inghels à propos de son voyage en Géorgie

UNE REPUBLIQUE SOCIALISTE

Par Albert Inghels, député socialiste du Nord – France

Le Cri du Nord, Lille18 octobre 1920

Invités par le Gouvernement de la République socialiste de la Géorgie à accompagner une mission d’études au Caucase, nous avons pu, Renaudel, Marquet et moi, voir l’autre pendant de la Révolution Russe, celui qu’on ne nous a pas montré jusqu’ici, l’effort socialiste pratique, qui apporte des résultats et qui, au lieu de laisser des ruines et de la misère, apporte des solutions et des réalisations. Nous avons pu faire une étude complète que j’exposerai dans le Cri du Nord, laissant à nos camarades eux-mêmes le soin de juger des résultats acquis par nos camarades de la Géorgie.

La Révolution Russe, qui se développe dans le plus grand désordre, laisse derrière elle des souffrances et des misères qui ont bien souvent leur origine dans la mauvaise organisation d’après guerre. Mais c’est surtout la conséquence de l’état politique général, de la dictature imposée par le Gouvernement Lénine-Trotsky.

Les peuples de la Transcaucasie, après avoir échappé au bolchevisme, ont cherché à réformer l’unité transcaucasienne. Mais la petite Géorgie, restée seule après de cruels déboires, a constitué un gouvernement socialiste qui est l’émancipation du peuple même. A la dictature elle a apporté la démocratie. Son gouvernement actuel se meut dans des difficultés nombreuses, car, sortant à peine de l’état de guerre et des troubles révolutionnaires, sa situation financière est celle de tous les états d’Europe, encore aggravée parce que, indépendante, la Géorgie n’est pas encore reconnue comme telle. Mais, pratique, elle procède par méthode et a déjà réalisé de grandes réformes dans le domaine socialiste qui lui ouvrent des perspectives d’avenir.

Pendant des siècles, la Géorgie avait vécue indépendante avec sa propre culture nationale. Par sa situation géographique, elle forme un pont entre l’Orient et l’Occident. Notre camarade Tsérételi indiquait à grands traits au Congrès de Genève l’histoire de ce pays qui a joué un si grand rôle dans la Révolution Russe.

Son passage au capitalisme s’effectua sous a forme de la pénétration du capital étranger, russe et surtout européen. C’est ce capital étranger qui transforma les conditions de la vie et donna naissance à l’industrie et aux relations économiques modernes.

La Géorgie compte 80 % de travailleurs agricoles et 20 % d’autres catégories.

L’absence d’une bourgeoisie nationale pendant le développement capitaliste de la Géorgie a été la source de l’influence décisive de la classe ouvrière sur tout ce petit peuple.

Le prolétariat, dès le début, créa ses organisations de classe, la bourgeoisie n’exerçant sur lui aucune influence du fait qu’elle était d’origine étrangère. Il en fut de même pour les masses paysannes qui, ne subissant pas l’influence de cette bourgeoisie, se groupèrent autour du prolétariat issu de leurs rangs qui avait encore conservé ses liens avec le village et représentait leur unique guide dans le nouvel ordre de choses créé par le développement capitaliste.

Le parti socialiste de Géorgie n’est pas né de la dernière Révolution. Il est l’artisan le plus sérieux de cette révolution. Depuis plus de vingt ans, il s’est développé en Géorgie de fortes organisations prolétariennes qui ont acquis une influence telle qu’à l’époque du tsarisme la Géorgie était la citadelle de la social-démocratie de tout l’ancien Empire Russe.

Pendant que partout ailleurs la violence tsariste avait raison des mouvements ouvriers, en Géorgie, la réaction fut impuissante à supprimer les organisations ouvrières cependant illégales. C’est ce qui explique le rôle exclusif de la social-démocratie e Géorgie dans tout le mouvement ouvrier de Russie, son grand rôle pendant la Révolution de 1905, et le fait que dans les quatre Doumas d’Empire, la fraction social-démocrate pan-russe fut dirigée par les députés social-démocrates de Géorgie, ainsi que leur grande influence pendant la révolution de 1917 en Russie.

Ce furent leurs représentants qui, dans les quatre Doumas, dirigèrent la fraction social démocrate : Jordania, l’actuel Président du Gouvernement, et  Ramichvili (Isidore), à la Première ; Tséretéli et A. Djaparidzé à la Seconde ; Tchéïdzé et Guéguétchkori à la Troisième ; Tchéïdzé et Tchenkéli à la Quatrième.

Tous ces hommes qui ont survécu à la tourmente, après avoir passé, la plupart, de nombreuses années de prison en Sibérie, dirigent le mouvement socialiste en appliquant tous les principes démocratiques. C’est l’extension de l’organisation d’avant la Révolution, la politique des réalisations.

Le parti socialiste Géorgien compte plus de 75.000 membres sur moins de 3 millions d’habitants. Les syndicats sont très puissants. Les nombreuses et fortes coopératives sont fédérées en une vaste association, et chacune de ces organisations tient son rôle dans le cadre de la République Socialiste de Géorgie. Là, pas de dictature.

C’est le principe de la démocratie qui domine, un suffrage universel large, avec le vote des femmes, toutes les libertés : presse, réunion, etc… Toutes les grandes entreprises sont nationalisées et placées sous le contrôle des Zemstvos. Aucune violence n’a été exercée contre les capitalistes. La nationalisation se fait sans heurt, sans à-coups. Seuls, les mercantis et les spéculateurs  ont été engagés à aller se faire pendre ailleurs.

Nous avons pu consulter les organisations ouvrières, Comité central des social-démocrates, fédéralistes, Comité central Arménien, représentants des syndicats ouvriers, des coopératives. Nous avons pu nous renseigner aux sources les plus immédiates.

Nous avons visité une fabrique de thé, une fabrique de bambou, des forêts, des champs de vignes à perte de vue en Kakhétie, les mines de manganèse de Bellagory, Schoropany, Tchiatouri et Suiry, les mines de charbon de Tkvibouli, enfin le district de Koutaïs qui est un modèle d’organisation.

Partout des réceptions chaleureuses ont accueilli les socialistes de l’occident, chez lesquels les travailleurs de la Géorgie ont laissé cette impression d’hommes organisés sachant ce qu’ils veulent ayant un programme et une méthode, se développant dans l’ordre, en liberté.

 

Albert Inghels (1872-1941), homme politique françaisDéputé socialiste du Nord de 1914 à 1924 et de 1932 à 1936 (IIIème et IVème République)

Advertisements


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s