Pierre Renaudel à propos de son voyage en Géorgie

LA SITUATION DES OUVRIERS

Par Pierre Renaudel, député socialiste – France

Le Progrès, Lyon 5 décembre 1920 (Extraits)

De même que les hommes de la République géorgienne ont voulu que le droit aux socialisations fût inscrit dans leur Constitution, ils ont voulu aussi qu’y fussent affirmés les droits de la classe ouvrière.

Lorsqu’on les interroge, ils ne prétendent pas qu’ils ont tout réalisé du socialisme. Ils se flattent seulement d’en avoir établi ce qui était immédiatement possible, à travers des difficultés qui résultent de la guerre à peine terminée pour eux, et de la terrible situation économique qui en découle. Ils pensent en avoir facilité le développement et les possibilités. La classe ouvrière, ayant conquis et établi son droit, veut maintenant que celui-ci soit stabilisé et elle ne veut pas le laisser s’effriter, s’effondrer sous les coups de l’impatience.

Cela est d’autant plus méritoire que la situation économique est en effet redoutable et rend précaire la vie des ouvriers. Qu’on songe que la Géorgie voit une dépréciation du change dont on ne peut guère chez nous avoir l’idée ; La première origine s’en trouve, du reste, dans le fait que la Géorgie n’avait aucune réserve d’or, celle-ci étant la propriété de la Russie dont elle se séparait.

Une livre anglaise, qui valait cinquante francs quand nous étions au Caucase, valait trois mille six cents roubles au taux légal, limité par le gouvernement, mais en valait cinq à six mille au gré de certaines transactions et spéculations qu’il n’est pas facile de saisir ou de punir.

Cela veut dire que le prix des objets est formidablement élevé. Le pain noir, pain de sarrasin, vaut quarante à cinquante roubles la livre de400 grammes. Le pain blanc, pain de froment, vaut de cent dix à cent vingt roubles. Un morceau de savon vaut cent vingt à cent cinquante roubles, si c’est un savon ordinaire ; il en vaut six cents si c’est le savon de toilette venu d’occident. Et tout à l’avenant.

Quoi qu’il en soit, la constitution dit :

« Les éléments du travail salarié sont protégés par la législation de la République ». Et elle fixe que les gouvernements locaux ont à fonder Bourses du Travail, bureaux de placement et de statistiques pour combattre le chômage, que l’Etat doit assurer l’ouvrier contre l’invalidité, la vieillesse, la maladie, par un impôt spécial qui ne doit pas être inférieur à 5 % du revenu annuel de la République.

La journée de travail est fixée à huit heures pour les adultes, à six heures pour les adolescents et cette prescription est observée.

Comment en dehors de ces résultats matériels, les ouvriers de Géorgie ont-ils compris leur prise de pouvoir ? Quelle politique ont suivi les soviets et les syndicats ? Quelles institutions règlent les rapports de l’ouvrier avec l’entreprise, qu’elle soit sociale, qu’elle soit privée ?

Il n’est pas sans intérêt d’entendre les explications de Devdariani, président du comité central des organisations ouvrières de Géorgie.

« Vous ne nous connaissez pas, dit-il. Nous étions une petite fraction dans la Russie, et nous étions, comme tels, dans l’Internationale. Mais les ouvriers de Russie ont abandonné le chemin où marchait le mouvement ouvrier européen. Ils ont cherché à réaliser leur but dans la guerre civile, par le feu et la violence. Nous, peut-être parce que nous nous sommes séparés, nous avons pu rester fidèles aux principes démocratiques, et nous sommes peut-être le seul exemple où le prolétariat ait réalisé le programme minimum du socialisme sans guerre civile, sans le sang, par la pression et l’influence sur le gouvernement.

Ici, la classe ouvrière représente les intérêts de toute la nation. Elle guide la nation. Elle a su subordonner ses intérêts particuliers à ceux de toute la nation, tandis que nous avons vu souvent en Russie les intérêts généraux sacrifiés à des intérêts particuliers immédiats, et c’est la clase ouvrière qui, en fin de compte, en a vu augmenter ses souffrances. »

Cette idée générale est féconde de l’identité des intérêts ouvriers et des intérêts de la nation, on la retrouve chez un autre des membres du comité central.

« Poser la question de la politique des syndicats, c’est poser la question de la classe ouvrière et de l’Etat, nous dit Khélatzé. Le pouvoir politique est ici entre les mains de la classe ouvrière. Les gouvernements sont élus par nous. L’Etat est nôtre. Nous devons donc chercher à sauvegarder à la fois les intérêts de l’Etat et ceux de la classe ouvrière. Si nous avions devant nous un gouvernement bourgeois, nous serions en opposition avec lui. Mais nous savons que notre opposition actuellement nuirait à l’Etat comme à nos propres intérêts. »

Et Khéladzé ajoutait :

« Nous n’avons pas encore voulu prendre en main la socialisation totale. Nous nous sommes dit que la Géorgie était faible économiquement, et qu’ainsi les conditions nécessaires à la pleine réalisation sociale ne se trouvaient pas elles-mêmes réalisées.

Nous avons donc résolu d’aider les autres organisations qui cherchent à créer les entreprises d’Etat, de communes, de coopératives, et nous assurons le terrain pour la formation socialiste démocratique. Nous avons eu quelques tendances à faire comme en Russie. Mais depuis que près de nous, dans l’Azerbaïdjan, nous avons vu les résultats, ces tendances ont disparu. Nous avons vu les conséquences destructives du régime russe. »

Notre interlocuteur insistait sur le fait que si les ouvriers avaient voulu faire du maximalisme (c’est la nom que les mencheviks donnaient jadis au bolchevisme), on aurait « empiré » la situation économique, désorganisé la production et les finances de l’Etat, et perdu le bénéfice de conquêtes déjà établies comme la journée de huit heures.

La première difficulté rencontrée par la classe ouvrière a été le problème des salaires. On eut d’abord une tendance à leur faire suivre les hauts prix. Mais les organisations les plus fortes arrivaient plus vite que les faibles à conquérir des salaires plus élevés. Quand ces derniers y aboutissaient, déjà une hausse des prix résultait de l’augmentation acquise, et les augmentations constantes rendaient plus instables la vie économique et la situation financière.

C’est alors que fut créée en 1919 une chambre des tarifs près du Ministre du travail.

Le Ministre du Travail (M. Eradzé) est choisi par les syndicats ouvriers. La chambre des tarifs comprend dix représentants des ouvriers et dix représentants des entreprises. Comme les entreprises sont pour la plupart sociales, il n’y a guère dans cette chambre de tarifs que cinq représentants des patrons proprement dits.

Quand surgissent des difficultés, la chambre des tarifs délègue des représentants sur place pour les résoudre.

Cette chambre des tarifs fixe les salaires. Ses décisions sont obligatoires pour tous. Aucun refus d’acceptation ne s’est encore produit. Les grèves sont en fait disparues.

La chambre des tarifs suit les prix de la vie et prend elle-même l’initiative de la révision des salaires s’il y a lieu.

Les ouvriers ne demandent plus l’amélioration de leur sort sous la forme de l’augmentation de salaire, mais sous la forme d’une organisation de l’approvisionnement pour les marchandises de première nécessité. Chaque ouvrier, par exemple, reçoit un found (400 grammes) de pain par personne dans la famille ouvrière, et il ne le paie que 5 roubles 50 kopecks  au lieu de 4à à 50 roubles dont j’ai parlé tout à l’heure. Dans les mines l’ouvrier travaillant reçoit pour lui 3 founds, plus 1 found par personne.

Des distributions de sucre, de riz, et même de certains produits manufacturés ont lieu dans les mêmes conditions.

La différence de prix de ces denrées est couverte par l’avance des sommes faites soit par les patrons, soit par l’Etat. Les patrons versent ainsi 1.000 roubles par tête d’ouvrier. L’Etat prévoit environ 80 millions de roubles à son budget. Le salaire minimum est d’environ 5.000 roubles par mois.

Dans les mines, voici comment le mouvement des salaires s’est établi depuis mars 1918 pour l’ouvrier non qualifié : mars, 20 roubles par jour ; avril, 30 roubles ; novembre, 40 roubles ; décembre 60 roubles. En 1919 s’est produite l’intervention de la chambre des tarifs qui a porté le salaire à 77 roubles. Aujourd’hui celui-ci est de 200 roubles.

S’il n’y avait pas de distribution de vivres, il est évident que la vie serait impossible pour la classe ouvrière, si on considère le rapport des salaires et du prix des denrées.

Les salaires ne sont pas toujours établis à la journée. Il y a quelquefois salaires aux pièces, la journée restant de huit heures.

Les représentants du ministère du travail affirment que la productivité s’est améliorée.

Il y aurait, cela va de soi, beaucoup d’observations à faire pour entrer dans le détail de la vie des organisations syndicales et coopératives. Les coopératives ne comprennent pas moins de 1 million de membres, ce qui représente environ un tiers de la population totale. On comprend le rôle social important que de telles organisations peuvent jouer dans la vie des travailleurs.

Il suffisait ici de fixer les traits essentiels de la situation ouvrière.

Pierre Renaudel (1871-1935), homme politique français. Vétérinaire de formation, il fut un dirigeant national de la SFIO. Proche de Jean Jaurès, il dirigea l’Humanité durant la Première Guerre mondiale (1914-1918) et devint le porte-parole d’un réformisme socialiste, opposé à toute forme de violence. Elu député du Var en 1914, battu en 1919, il retrouva son siège en 1924, et fut réélu régulièrement jusqu’à sa mort.


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