Faux-semblants de l’invasion de la Géorgie par l’Armée rouge en 1921

Sans aucun préliminaire diplomatique, sans aucun avertissement et sans déclaration de guerre, dans la nuit du 11 février 1921, des détachements de la XIème Armée soviétique se trouvant en Arménie (déjà occupée par les Soviétiques), franchirent la frontière géorgienne et se dirigèrent vers Tbilissi. C’est ainsi que les Soviets violèrent le traité conclu depuis quelques mois (7 mai 1920) avec la Géorgie, traité par lequel ils reconnaissaient solennellement l’indépendance de la Géorgie et garantissait ses frontières : « La Russie reconnaît sans réserve l’indépendance et la souveraineté de l’Etat géorgien et renonce de plein gré à tous les droits souverains qui appartenaient à la Russieà l’égard du peuple et du territoire géorgiens ». (Art. 1, du traité russo-géorgien du 7 mai 1920)

Pour dissimuler cette violation flagrante, Moscou annonça, sans vergogne, par la voix des ondes au monde entier : « Les paysans et ouvriers géorgiens se sont soulevés contre leur Gouvernement bourgeois et contre-révolutionnaire ». En vérité, la nation géorgienne toute entière, révoltée par cet acte, s’est levée pour défendre son sol et sa liberté.

Deux jours après l’invasion du côté de l’Arménie, les troupes de cette même XIème Armée rouge, cantonnées en Azerbaïdjan soviétique, furent lancées de ce côté et menacèrent aussi Tbilissi. Quelques jours après, les IV et V Armées rouges, parties du Caucase du Nord, marchèrent également sur la Géorgie, dans les directions de Tbilissi et de Koutaïssi; enfin par le littoral de la mer Noire, elles se dirigèrent vers Soukhoumi. C’est ainsi que la Russie soviétique se jeta contre la Géorgie avec trois armées, et l’attaqua de cinq côtés différents à la fois.

De plus, la Russie soviétique ne se borna pas à envahir elle-même ce pays : elle promit à la Turquie de lui céder deux importantes provinces géorgiennes, Artvin et Ardahan, afin de l’inciter, par intérêt, à s’unir à elle pour soutenir l’occupation de la Géorgie. Ainsi, pendant que les troupes géorgiennes combattaient les Russes, les Turcs envahissaient la Géorgie du côté de Ardahan.

La jeune armée géorgienne repoussa à plusieurs reprises les assauts des ennemis et captura des milliers de soldats russes. La guerre se prolongea ainsi plus d’un mois, et ce ne fut que les 18/19 mars 1921 que les forces de Moscou réussirent à s’emparer de la dernière forteresse de la Géorgie : Batoumi (1).

Le Gouvernement National de Géorgie, investi de la pleine confiance de l’Assemblée Constituante avec mandat de cette dernière « de continuer la lutte contre les envahisseurs moscovites jusqu’à la victoire finale », quitta son pays pour accomplir sa mission et donc défendre la cause de la Géorgie auprès des grandes puissances, des corps constitués et de l’opinion publique du « monde civilisé ».

A noter qu’après l’annexion de la Géorgie, le Gouvernement soviétique lui-même abandonna sa version mensongère des événements. En atteste, par exemple, une description de l’activité contre la Géorgie d’une des Armées rouges présentée comme une armée de libération (!), ultime tartufferie d’un pouvoir colonisateur décidé à spolier la Géorgie d’une indépendance qu’il avait officiellement reconnue :

« Dans la bataille de la XIème armée rouge pour la libération (!!!)* de la Géorgie, le rôle important fut joué par des détachements de cette armée munis de trains et d’automobiles blindés et de chars d’assaut…Les deux chemins les plus courts menaient de l’Azerbaïdjan à la Géorgie, vers le centre mencheviste, Tiflis, et le coup assené sur cette ville pouvait décider du sort du combat…Aux troupes envoyées dans ces deux directions furent ajoutés, par voie ferrée, 5 trains blindés (N° 7,94,5,77 et 61) et, par route, des groupes d’automobiles blindés (N°55) et des groupes de chars d’assaut (N°2)…Le groupe des automobiles blindées (N°55) remplit brillamment sa tâche pendant la nuit du 16 février 1921…Le commandant de la machine de tête, le camarade Sidoroff, en récompense de son activité dans cette direction reçut la décoration du Drapeau Rouge…Pendant la journée du 16 février, nos trains blindés, stationnés sur la place ouverte et le pont démoli, ripostèrent avec des obus et des mitrailleuses à l’ennemi qui avait attaqué, à plusieurs reprises, nos troupes. Le train blindé de l’ennemi essaya d’attaquer notre armée du côté de Salogly, mais le feu de nos canons à longue portée du train blindé N° 94 l’obligea à battre en retraite. La Garde Populaire, à peine sortie du feu de nos trains blindés et de notre artillerie, arrêta l’avance de notre infanterie… » Bref, du côté des Soviets et d’après leur propre témoignage, troupes régulières, trains et automobiles blindés, chars d’assaut, artillerie, infanterie, etc… et non des » ouvriers et des paysans » soulevés. » « Mécanisation et Motorisation » (revue militaire soviétique) – 2ème édition militaire d’Etat. Février 1936. Pages 18-23

(1)   La Bataille de Batoumi : L’Assemblée Constituante tint son ultime session à Batoumi sous les bombardements de l’armée turque. Dans le drame qui frappait la Géorgie, le gouvernement national n’acceptait pas l’idée de la perte de Batoumi. Il fallait conduire la bataille de Batoumi à son terme. Noé Jordania évoque dans ses mémoires (Mon Passé) qu’il déclara aux leaders bolcheviks qu’il avait fait libérer et venir dans le wagon dans lequel il vivait et se déplaçait: « Nous avons un seul et unique intérêt commun : conserver Batoumi et sa région au sein de la Géorgie, quel que soit le régime. » Parallèlement, ses émissaires faisaient traîner les négociations avec les bolcheviks, notamment sur le cessez-le-feu et la démobilisation de l’armée.

Les troupes de l’armée géorgienne cantonnées à Batoumi, avec à leur tête le Général Mazniashvili, réussirent dans un effort héroïque à chasser les Turcs de la ville (dont Kazim Bey s’était déjà auto-proclamé Gouverneur général), avant que le Général ne procède à leur démobilisation et ne remette sa reddition à l’Armée rouge.