« Démocratie » par Noé Jordania

 

Démocratie

      (traduction du géorgien par Christine Pagava Boulez)

Paris 1933

Mot de l’auteur

Ce livre, plus particulièrement destiné aux lecteurs européens, est édité en géorgien. Les idées-mère retracées ne sont pas étrangères à cette génération de sociaux-démocrates qui édifiait la République de Géorgie et travaillait à sa consolidation. Tous nos efforts étaient tournés vers les objectifs énoncés dans ce livre. La Géorgie indépendante s’est placée résolument et audacieusement sur ce nouveau chemin et a entrepris de fonder un régime démocratique et des rapports économiques populaires. La constitution, approuvée par l’Assemblée Constituante, est clairement empreinte de cette orientation. Au même moment, quelque chose se produisait dans la vie. Le refus du parlementarisme[1], une large décentralisation administrative, toutes les activités relevant de la police, de la culture et de l’économie locales confiées aux self-governments locaux, des organismes généraux concentrant les secteurs de la production et du commerce, la création d’une économie sociale à part entière, la protection du travail, l’établissement de la règle du « minimum » appliquée aux paysans et aux petits producteurs pour les protéger de l’exploitation capitaliste, le travail et sa protection particulière reconnus comme fondement de la République, l’établissement de la règle de la paie journalière minimum, la protection des syndicats, etc, etc. Voilà la réalisation[2] des idées-mères exprimées dans ce livre. C’était, naturellement, le début, la base sur laquelle une vie améliorée et embellie pour le peuple se construisait, processus interrompu par une puissance étrangère. L’actuelle génération n’a pas assisté à ce grand ouvrage, n’a pas connu l’enthousiasme national qui l’accompagnait, ignorent qui nous étions et ce qui nous animait.

Je dédie ce petit livre à cette nouvelle génération pour qu’elle fasse connaissance avec l’ancienne, la comprenne et poursuive le travail commencé.

12 décembre 1932

1/ la crise des idées

La crise actuelle de la démocratie est un fait avéré.

Les dernières nouvelles d’Allemagne montrent clairement l’ampleur croissante de la crise, son élargissement et sa transformation en phénomène mondial.

Que cette grande nation culturelle ait librement choisi de rejeter la démocratie lors des élections des 31 juillet et 6 novembre derniers, que l’idéologie antidémocratique soit devenue l’idéologie de la majorité du peuple, attestent d’une profonde fracture idéologique.

Une maladie politique s’est indiscutablement répandue dans la société, un microbe funeste qui ronge le cerveau des personnes, leur âme et leur cœur. Aucun pays n’est protégé contre cette maladie. Comment pourrait-il être bien portant ? Il suffit qu’à l’intérieur de ses frontières les mêmes causes soient à l’œuvre, que les mêmes attentes sociales se créent, pour que la vague antidémocratique s’amplifie, que cette maladie apparaisse et contamine l’ensemble de la population.

Avant-guerre, il n’existait que deux états démocratiques en Europe occidentale : la Suisse et la France. Après guerre, quasi toute l’Europe obéit au régime démocratique, la souveraineté du peuple triomphe partout.

L’humanité a conquis ce pour quoi elle s’est battue si longtemps ; on pourrait dire qu’elle est arrivée à bon port. Mais cet enthousiasme populaire n’a guère duré. La démocratie n’a pas répondu aux espoirs exagérés fondés sur elle. Elle n’a pu gérer ni la crise économique, ni l’unité internationale bouleversée. Jamais la mésentente entre les hommes n’a été aussi vive qu’aujourd’hui où règne la démocratie. Comme si le vieux dicton populaire « l’homme n’est pas l’ennemi de l’homme », ne se vérifiait pas.

La suprématie de la démocratie est devenue la suprématie du chaos économique et du désordre international. Cette situation objective a entraîné la cuisante désillusion de la conscience des nations et a bouleversé leur être tranquille. La démocratie n’a pas réussi son premier examen mondial, n’a pas franchi le premier grand obstacle, et n’a pu sortir des difficultés. Elle n’a pu apporter de réponses pertinentes aux nouveaux défis de l’histoire. Le peuple est perdu. Vers qui peut-il se tourner ? Où se trouve l’issue ? Quel raisonnement adopter ? Commence la dévaluation de tout ce qui avait de la valeur, la destruction de tous les vieux liens spirituels et la recherche de neufs. Commence une crise culturelle générale touchant à tous les domaines ; toutes les traditions, idées et héritages s’effondrent, en particulier sur le brûlant terrain politique. L’ancien équilibre spirituel est détruit, le nouveau ne s’est pas encore créé, nous sommes dans la crise, c’est-à-dire dans une période de transition ; Les relations sociales en décomposition n’ont pas été remplacées. Et, à présent, la réflexion porte sur la recherche de nouveaux liens.

Une question fondamentale, que l’on croyait définitivement tranchée, se pose derechef. Qui gouverne ? D’où émane le pouvoir ? Qui commande ?

Ces questions sont au cœur des réflexions et la bataille fait rage. Il en est résulté la défaite totale de l’un des plus anciens codes, et la disparition de son idée même. Aujourd’hui, plus personne ne croit au pouvoir émanant d’en haut, du ciel ou d’une personne consacrée. Cette tradition monarchique a disparu. Maintenant, c’est en bas qu’on recherche l’autorité nécessaire, au sein même du peuple ; on la recherche par différentes voies et sous différentes formes. Dans cette quête, se détachent les adorateurs des traditions anciennes, les porte-drapeaux des vieilles monarchies qui essaient de rétablir à l’aide de nouveaux moyens leur pouvoir renversé, en aidant les gens, en les sanctionnant. Mussolini, Hitler, Von Papen s’adressent à tous pour obtenir le pouvoir. Aujourd’hui, tous les usurpateurs commandent au nom du peuple !

Certes, une proclamation si effective de l’autorité du peuple est une grande victoire du principe fondamental de la démocratie. Mais un fait rarissime s’est produit. Ce principe ne trouve pas sa traduction politique correcte et se retourne contre lui-même, au bénéfice de l’ennemi. La démocratie n’a pu contenir dans son lit ces masses houleuses, n’a pu les réunir, n’a pu les guider, n’a pu leur faire quitter les chemins semés d’épines. Le peuple cherche une issue hors de la démocratie. En des temps difficiles, le peuple se révolte contre la démocratie, en des temps heureux il lui obéit et la suit. Il s’ensuit que la démocratie est parfaite en temps normal, dans les luttes de classes habituelles, au cours des périodes sans douleur. Mais dès que l’agitation règne, que la lutte s’embrase, la question sociale se pose et, en ces périodes d’émotion intense, la démocratie ne semble plus être à sa place, ni en mesure de résoudre cette vie compliquée, repoussant ainsi les larges milieux populaires dans le camp ennemi.

Dans l’armée même de la démocratie, l’abandon de poste est, d’abord, le fait de son équipe bourgeoise. Rien d’étonnant, ni d’inattendu à cela. Pour la bourgeoisie, la démocratie fut et demeure un régime imposé, une nécessité historique à laquelle elle se résigne faute de pouvoir faire autrement. La souveraineté du peuple n’est pas sa doctrine de classe et elle luttait toujours contre. Le vaincu reprend donc contenance et essaie d’instrumentaliser le principe victorieux en faveur de son propre pouvoir. Ainsi, dans les temps de fracture politique, on peut toujours s’attendre à ce que la bourgeoisie fasse marche arrière et profite des nouvelles circonstances pour faire triompher sa propre idéologie, pour instaurer sa propre souveraineté en lieu et place de celle du peuple.

Au cours de cette marche arrière, il est arrivé une histoire incroyable à la bourgeoisie : la force de la vague a balayé les cercles démocratiques authentiques puis les masses, et a fait place à l’agitation des idées, la débilité, l’apathie, la stagnation.

Les rangs de la démocratie se sont défaits l’un après l’autre – la bourgeoisie a été suivie par la petite bourgeoisie et cette dernière par le prolétariat. Tout un front vaste et profond a ainsi été ébranlé, les vagues antidémocratiques, toutes couleurs et tendances confondues, se sont engouffrées dans la porte ouverte avec leurs propres conceptions de vie et leurs mots d’ordre politiques. La démocratie bourgeoise a déposé les armes devant l’ennemi ; la démocratie populaire a pris peur, elle s’est divisée et sa capacité de lutte s’est affaiblie. Habituée au combat et à l’attaque de son ennemi de classe, elle est perdue quand elle doit passer à l’attaque des masses appartenant à sa propre classe, et elle ne sait ni avec quoi ni comment s’y opposer. La crise des idées se transforme en crise politique que de toutes nouvelles théories s’efforcent de couvrir et justifier.

C’est donc la crise, non seulement du raisonnement des non-bourgeois, mais aussi de la conception de la démocratie populaire. Cette crise ne signifie pas l’absence d’idées, mais l’éloignement de son propre chemin idéologique, le rapprochement de l’idéologie des classes opposées, le retour à une étape passée et dépassée des idées. La réflexion démocratique s’est ainsi rapprochée d’un ancien précepte et l’a pris comme guide. Le temps de l’action d’un homme ayant des convictions a été reconnu comme le moment décisif de la construction et de la consolidation d’un édifice politique. La doctrine politique des libéraux – le gouvernement des idées – est présentée comme une force réelle, un guide, d’où découleraient les rapports politiques et sociaux. En un mot, c’est la conscience qui déterminerait la situation et non la situation, le réel rapport de forces, la conscience. L’illustration classique de cette doctrine est la révolution allemande de novembre, quand toutes les forces réelles sont restées aux mains des ennemis de la démocratie, et seul un concept démocratique vide (la République de Weimar) au peuple. On en voit les conséquences aujourd’hui : une bonne idée, suspendue en l’air, échoue lamentablement ; une mauvaise idée, s’appuyant sur des forces réelles, réussit parfaitement. Ce même rationalisme politique sévit dans toute la politique actuelle des démocraties dont le principal aréopage est Genève. En 1000 ans, l’humanité n’aura jamais autant parlé politique qu’au cours de ces 10 dernières années, et ce n’est pas fini. Résultat ? Le fardeau n’a pas bougé d’un pouce. Aujourd’hui encore, la démocratie croit que les trompettes de Jéricho vont abattre les murs, comme elle le crut, quatre-vingt ans auparavant, selon le témoignage de Marx (Le 18 Brumaire)[3]. D’un côté, on trouve les bons orateurs pleins de bons sentiments, de l’autre les bons hommes d’affaires, sans phrase, sans dire un mot dont la société pourrait leur demander des comptes, restaurant sous de nouvelles formes d’anciens contenus. A présent, l’histoire pose à la société la question des rapports de force : doit-on sortir de l’actuelle impasse en reculant ou en avançant ? La démocratie répond par le verbe, Genève en se défilant, l’Allemagne par des débats académiques, beaucoup par des résolutions superbes. Le radicalisme démocratique et socialiste s’affaiblit, le radicalisme démagogique et réactionnaire se renforce.

La société, prise au piège et ne trouvant pas d’issue, périt. Toutes les anciennes sociétés périrent ainsi. La société contemporaine cherche aussi l’issue permettant de sortir de l’impasse actuelle. D’un point de vue socialiste, on ne peut suivre qu’une ligne, n’indiquer qu’une solution à cette impasse – le rétablissement intégral de la démocratie populaire, le regroupement de ses forces dispersées et leur transformation en un front solide. C’est possible, à condition de redresser la ligne démocratique infléchie, à l’aide du drapeau d’une saine conception démocratique du monde.

 

2/ les principes fondamentaux de la démocratie

Le peuple est une notion politique.

La transformation du peuple en gouvernement de la société, c’est-à-dire en démocratie, n’est possible que sur la base de cette unité sociologique, sur la base de ses qualités sociales intangibles, indissociables, naturellement données. La figure centrale de cette unité est l’homme, son intérêt, son exigence, ses moyens d’existence, ses passé, présent et avenir. Aussi, toute l’organisation de son existence, tous les rapports sociaux doivent être mis au service de cet homme et de ses besoins. Dans ces conditions, l’homme est seul juge légitime ; lui seul peut apprécier ce qui est bon et ce qui est mauvais, leur logique et leur but.

A partir du moment où le mètre étalon de tous les faits sociaux, biens et idées est l’être humain, il est évident que cela implique qu’il soit aussi son propre maître, responsable de ses actes, concepteur, dirigeant et acteur, compositeur et chef d’orchestre de ses affaires privées et publiques. C’est une propriété inhérente et inséparable de sa nature, disons que c’est un phénomène naturel.

Par conséquent, le principe fondamental de la démocratie est : l’homme et sa souveraineté. Il est souverain individuellement, dans ses affaires privées et familiales. Il est souverain collectivement, conjointement avec les autres, dans les affaires publiques et générales.

Quelque soient leurs différences, tous les courants antidémocratiques rejettent unanimement ce principe fondamental. Ils ne reconnaissent pas à l’être humain ces droits naturels et jugent indispensables le patronage et le gouvernement d’un homme par un autre, sans son autorisation ni sa permission ; c’est le dernier monarque, féodal, seigneur, personne ou personnes d’élite. Tous ces courants forment un seul camp, partagent des principes communs et ne se disputent que parce qu’ils sont concurrents. Ils se combattent pour éliminer un rival afin de triompher seul.

Le propriétaire de l’esclave ne reconnaît aucun droit à l’esclave, le maître du serf reconnaît quelques droits familiaux au serf. La bourgeoisie reconnaît la souveraineté dans leurs affaires privées aux prolétaires et la leur refuse dans les affaires politiques ; les fascistes, les bolcheviks et leurs adeptes ne reconnaissent que leur propre autorité sur et dans la nation. Autrement dit, le nom et la forme du pouvoir changent, la personne du seigneur change, mais le pouvoir ne change pas ; le principe du gouvernement par un autre demeure. Un quelconque compromis sur cette ligne, la moindre concession, comme par exemple admettre un socialisme antidémocratique, revient à détruire la plus ancienne position de la démocratie, plonger les esprits dans la confusion et se rapprocher de l’idéologie contraire. Il suffit d’admettre une seule des règles de cet adversaire pour que se produise la séparation entre l’homme et l’idéologie, et pour qu’on mette la société au-dessus de l’homme, obligeant celui-ci à s’agenouiller devant elle, à la servir et à lui sacrifier ses propres intérêts vitaux. Placer l’idéal au-dessus de l’homme, choisir que le peuple périsse pourvu que la vérité triomphe sont des traits caractéristiques de toute secte, tout prophète ou sauveur. Ne dit-on pas « Donne un doigt au diable, il voudra toute la main » ?

Un seul pas suffit pour devenir à jamais prisonnier de ces sauveurs !

Seuls deux principes fondamentaux, deux conceptions de l’humanité, s’opposent en politique. Entre eux une guerre historique est déclarée, permanente, incessante. Entre ces deux camps tous les ponts sont rompus. Dans chaque camp, des controverses existent, l’application en politique du principe reconnu comme fondamental et son organisation sont discutées. C’est ce type de discussion qui sévit dans le camp démocrate, c’est là que commencent les différences d’opinion.

La reconnaissance de la souveraineté de l’homme sur lui-même confère à cette souveraineté la liberté d’action, et lui permet de se manifester dans les faits. Le principe politique fondamental de la démocratie est la liberté civique et politique. Mais la pente naturelle de la liberté est de provoquer l’inégalité matérielle entre citoyens, appauvrissant le pauvre, enrichissant le riche. Dans ces conditions, le peuple n’est plus intéressé à conserver ni à défendre la démocratie, et sa souveraineté tombe. La liberté détruit la démocratie. Il est donc évident que le fondement inhérent de la démocratie n’est pas n’importe quelle liberté mais une liberté déterminée, dont le champ d’action a pour limite l’intérêt des citoyens et de la société. Cette limite est l’égalité économique entre citoyens, la liberté matérielle de la personne lui permettant d’agir librement. La liberté et l’égalité sont les principes de la démocratie. D’où le délicat problème : le cumul en politique de ces deux principes de manière à ce qu’ils ne se détruisent pas mutuellement, entraînant de ce fait la fin de la démocratie.

Si la liberté a tendance à annihiler l’égalité, de son côté l’égalité a tendance à supprimer la liberté, ou à la réduire au minimum, jusqu’à faire entièrement dominer la société et son gouvernement sur le citoyen. Le principe fondamental de la démocratie est alors anéanti, la démocratie s’effondre. L’équilibre entre les intérêts particuliers et l’intérêt général fait donc l’objet de toutes les règles juridiques en démocratie. C’est ainsi qu’aux temps anciens, le législateur concevait la démocratie et édifiait sur sa base le gouvernement du peuple.

La démocratie primitive, sans classe ni lutte sociale interne, tranchait ce problème d’elle-même. Il ne nous est parvenu qu’un écrit de ce type de démocratie dans lequel sa structure sociale est clairement montrée. Ce document, « Les Cinq livres de Moïse », est l’acte de naissance qui réunit les lois fondamentales de la démocratie des Hébreux. Dans cette société dominent, là-haut Dieu, ici-bas le peuple divisé en tribus. Chaque tribu choisit son chef, les décisions sont prises lors des réunions des tribus. La terre, source principale de richesse, est partagée entre les tribus, et dans chaque tribu entre les familles. Cette première forme de gouvernement, instituant l’égalité entre les personnes, est édifiée sur la législation sociale correspondante. 10 commandements interdisent aux Hébreux « de convoiter la femme de son prochain, la maison de son prochain, la terre, le bœuf, l’âne, ou le bien d’autrui ». Dieu dit à Moïse : «  Il est interdit de vendre définitivement la terre, la terre est mienne, vous êtes venus et résidez chez moi. Si ton frère est devenu pauvre et doit vendre son terrain que son plus proche parent l’achète. Et si un tel parent n’apparaît pas que la terre soit rendue gratuitement à celui qui l’a vendue, l’année du Jubilé. » Ce Jubilé, destiné à rétablir l’égalité entre tous, se produisait tous les cinquante ans. Les maisons des villages étaient aussi soumises à cette règle. L’esclavage comme le servage des Hébreux étaient interdits et si, pour s’acquitter d’une dette, une personne proposait cette mesure, le patron était tenu de la libérer au terme de sept années et de lui remettre une partie du fruit de son travail[4].

Cette même orientation sociale était observée dans la démocratie classique. Montesquieu écrit « Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun[5] ayant un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.»[6]. Dès que dans cette société la mobilisation autour de la terre grandissait et que le nombre de personnes sans terre augmentait, pour sauver la démocratie on procédait aux réformes agraires et au rétablissement de l’équilibre détruit des propriétés terriennes (Solon, Lycurgue, etc…).

Ainsi, la liberté est le principe politique de la démocratie, l’égalité – son principe social; entre elles existent une forme d’incompatibilité entraînant une lutte permanente. En démocratie, plus le riche a d’influence, plus il y a de liberté et moins d’égalité ; et au contraire, plus les pauvres ont d’influence, plus il y a d’égalité et moins de liberté. La première situation est une étape de transition vers l’oligarchie, la monarchie, etc. La seconde, vers la tyrannie : tous les tyrans sont sortis du peuple et sont devenus les maîtres grâce à la démagogie. Ce qui barre la route à ces deux situations est la combinaison équilibrant liberté et égalité, ainsi que la consolidation d’un régime politique durable. Seule la démocratie peut mener à bien l’élaboration et la conservation de ces principes du droit. C’est-à-dire que la démocratie est la condition préalable de leur existence. D’abord la démocratie, ensuite la liberté et l’égalité. Par conséquent, les attributs caractéristiques de la démocratie ne sont pas ces deux principes du droit.

En effet, on peut trouver la liberté en dehors de la démocratie. Le régime libéral est un régime de liberté. De même pour l’égalité. Sous le despotisme, tous sont égaux face à l’absence de liberté ; au pays des Soviets, tout le monde subit, de toutes parts, le même nivellement pour ce qui est de la pauvreté et de la sujétion. En effet, seules la liberté et l’égalité instituées par la démocratie peuvent être populaires et caractéristiques des intérêts et opinions du plus grand nombre. La démocratie existe là où chaque citoyen est, en même temps, souverain et sujet, chef et exécutant. En tant que souverain, il exerce le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ; en tant que sujet, il est soumis à la loi, obéit aux ordres et subit les châtiments. Là où un tel régime existe, les questions de liberté et d’égalité prennent un caractère populaire. Alors la liberté n’est pas synonyme de droit des citoyens à faire ce que bon leur semble, et l’égalité ne signifie pas le rejet du droit de propriété des citoyens, ni leur égalisation forcée, mécanique. Cela serait non pas du démocratisme, mais du bolchevisme. Dans un pays anti-démocratique, la diminution des libertés s’effectue toujours aux dépens du peuple, en revanche en démocratie – elle se fait toujours à son profit. Selon les lois de la démocratique Athènes, il était interdit de s’attaquer à deux suprématies : là-haut les divinités et, ici-bas, le régime démocratique.

Quand la démocratie limite la liberté du citoyen, dans les domaines économiques et politiques, pour sauvegarder et assurer la souveraineté du peuple – c’est de la politique. La liberté est l’attribut indissociable de la démocratie, mais pas au point de dévorer sa propre mère.

En démocratie, chaque personne doit avoir la possibilité de défendre librement ses divers intérêts, de vaquer à ses affaires à sa façon, mais cette faculté ne doit pas dépasser la limite au-delà de laquelle la destruction de la société politique par des personnes privées commence. Il est inacceptable de séparer le général du particulier, le particulier du général. Tracer et préserver la frontière entre eux est l’objet des organes démocratiques.

 

3/ les organes démocratiques

Le citoyen est souverain dans le domaine des affaires publiques, non pas individuellement mais conjointement avec les autres citoyens, en tant que membre de la société entière. Il assume sa souveraineté collectivement, sa sujétion individuellement. Donc, l’organe principal de la démocratie est l’assemblée des citoyens, le souverain est la collectivité des hommes. Cette collectivité présente différents aspects, tailles et objectifs. Partout, dans les campagnes, les villes ou l’état, elle est porteuse d’un seul et même principe : diriger elle-même ses propres affaires.

Le peuple et la nation ne coïncident pas. La nation est la réunion de toutes les classes et de tous les milieux, le peuple, lui, est la réunion des individus d’une même classe et d’un même milieu. Cette similitude ne signifie pas uniformité, parité, égalité matérielle et spirituelle. La tentative de le faire passer sur cette voie, de transformer le peuple en un groupe uniforme, s’oppose totalement à la règle fondamentale de la démocratie, reconnaître l’homme tel que la nature l’a fait et tel qu’il s’est développé en société. En définitive, il existe deux classes dans la nation : les puissants et les pauvres qui constituent deux camps entre lesquels une frontière sociale est profondément tracée. La démocratie nationale signifie le peuple, c’est-à-dire la domination politique des classes pauvres ; la non-démocratie, quel que soit son visage, signifie les puissants, c’est-à-dire la domination politique des milieux supérieurs. Le régime soviétique n’a pu éviter cette loi générale, ce régime où le parti est souverainement investi de tous les privilèges matériels, comparativement aux autres habitants.

La minorité ne peut conserver le pouvoir si elle dépend matériellement de la majorité. Si le peuple se tourne spontanément vers la démocratie, les cercles puissants et privilégiés désirent tout aussi spontanément s’orienter vers un régime antidémocratique. Leur défaite dans cette lutte, leur extinction dans la démocratie, représentent pour eux un grand malheur, aussi essaient-ils de se sauver à la première occasion et de rétablir leurs anciens privilèges. Leur principale revendication politique en démocratie est la liberté, le plus de liberté possible, écraser les gens matériellement et politiquement et détruire leur domination. Les organes démocratiques ont pour objet de se défendre de leurs attaques, c’est-à-dire de brider leur liberté au bénéfice du peuple. Puisque le principal organe de la démocratie est le peuple – souverain, il ne peut exprimer sa suprématie que d’une seule façon – le nombre, la décision majoritaire.

La majorité est la source du pouvoir. Etant donné que le pouvoir est un, entier, avec une direction indivisible, il est évident que sa répartition, son partage entre différents groupes opposés signifie sa paralysie, son dépérissement. Sous le despotisme, la paralysie du pouvoir se produit au bénéfice du peuple, en démocratie à son détriment. On ne peut exercer le pouvoir en suivant des lignes antinomiques ; que le pouvoir soit bon ou mauvais, il représente un principe, un plein droit. Quand le peuple souverain est mis dans une situation telle qu’il n’obtient pas de majorité nette, son opinion et ses désirs se fractionnent en plusieurs courants différents dont aucun n’exprime la volonté du souverain. Il est clair qu’un gouvernement érigé sur cette base sera faible et sans volonté. C’est pourquoi le système de vote à la proportionnelle, et le partage proportionnel du pouvoir s’opposent au principe et à l’intérêt de la démocratie. Il est parfait pour dégager une opinion, par exemple dans le parti, ou pour élaborer un compromis interne adéquat mais, dans la sphère du pouvoir, le compromis entre des classes qui se combattent est inacceptable. Que vaut-il mieux : une gouvernance par une mauvaise majorité ou sa paralysie ? Pas de doute, en démocratie la préférence va à la première option. Ici, la source de la démocratie, son organe principal – la souveraineté du peuple, est conservée et si, aujourd’hui, elle se trompe en matière de politique concrète, elle se corrigera demain. Dans le deuxième cas, en revanche, c’est le pilier porteur qui est abattu, les gens n’ont plus confiance dans la démocratie, en sa capacité, et préparent le terrain pour ses ennemis, la démocratie meurt. L’Allemagne en est l’exemple. La proportionnelle a créé une coalition parlementaire pitoyable, la coalition la faiblesse politique, la faiblesse la constitution d’une majorité antidémocratique, cette dernière la dictature de Brüning, au lieu du parlement des ordonnances et ainsi de suite en déclinant jusqu’à Von Papen. La majorité des citoyens forme l’organe de la démocratie. A partir de là le gouvernement en place agit, décide, se bat ; la stagnation, l’ambiguïté et l’incohérence sont exclus. Le peuple est à la fois juge et régulateur.

C’est là qu’une question grave se pose: comment peut-on défendre la démocratie contre l’attaque du peuple-souverain ? Le divorce entre la démocratie et le peuple souverain s’est produit et se produit encore aujourd’hui, devant nos yeux. La démocratie naturelle et spontanée du peuple ne recouvre pas d’elle-même la démocratie politique, son organisation et son système. La démocratie spontanée est la base de la superstructure juridique correspondante. Leur déconnexion se produit toujours quand des relations étroites ne sont pas préservées entre elles, c’est-à-dire quand une relation inappropriée, l’édification sur une base populaire d’une démocratie non populaire, détruit la démocratie. Eloigner la démocratie politique des intérêts réels du peuple, de ses conditions de vie, et la transformer en arme pour les ennemis du peuple – est le signe avant-coureur de la destruction de la démocratie. De belles paroles sont présentées en guise de remède, comme si la fusion entre la démocratie spontanée et la démocratie politique pouvait s’opérer par la propagande-agitation, par les organisations de parti et la discipline. Evidemment, tout cela est nécessaire mais n’est pas un facteur décisif. Etant donné que la compréhension et la réflexion du peuple dépendent de sa situation, la priorité est de fortifier la réflexion en modifiant la situation. La démocratie qui ne produit pas constamment, en permanence, des changements au profit du peuple est perdue ; aucun sermon ne la sauvera. Cela signifie que la démocratie naturelle du peuple n’a pu trouver la traduction politique correspondante.

Comme nous l’avons dit précédemment, le peuple-souverain est le principal organe de la démocratie. Son fonctionnement se fait dans les formes adéquates. Ces formes dépendent de la situation culturelle, historique et politique de la nation. Ces dernières changent d’un pays à l’autre, chaque peuple se fraye son propre chemin de vie. Sa Constitution doit s’adapter à ce chemin, à la structure sociale, au passé et au présent du peuple. Dans un pays de tradition monarchique, l’élection par plébiscite du président ne convient pas aux intérêts de la démocratie, ce type de vote porte en lui le germe de la monarchie et du bonapartisme. Le processus même de l’élection ne crée pas la démocratie ; il est nécessaire de donner à l’élection une forme telle qu’elle ne devienne pas le socle d’un pouvoir antidémocratique. L’abandon de ces formes a engendré cet incroyable événement : Hindenburg abolissant en toute légalité la démocratie. La Constitution démocratique de l’Allemagne est pleine d’esprit monarchique. Elle ne convient pas à la situation politique concrète de la nation.

Plus la souveraineté du peuple s’exprime dans les formes populaires, plus cette souveraineté se réalise sous des formes multiples et sous différents rapports, plus elle prend directement part à la promulgation des lois, à leur application et leur inscription juridique, plus la démocratie politique est proche de la démocratie spontanée et moins il y a de barrières entre elles. Concrètement de nos jours, le peuple suisse est le plus souverain des nations démocratiques, et le peuple français le moins. Cela s’explique par les circonstances. En Suisse, la démocratie s’est développée à partir de la démocratie primitive et fut accompagnée par les propriétés positives de celle-ci. En France, la démocratie est née du libéralisme bourgeois et a été accompagnée par ses aspects négatifs. Dans un cas, il y a peu de distance entre la démocratie et le peuple, dans l’autre en revanche, il y a une longue passerelle ; la démocratie est tellement éloignée du peuple qu’il n’y a pas si longtemps, un aventurier, Boulanger, a failli la renverser. La démocratie est d’autant plus solide qu’il y a moins de degrés entre le peuple et le pouvoir. Evidemment, le danger pour la démocratie vient non du peuple mais de l’éloignement sur le plan juridique entre la démocratie et le peuple ; il vient d’un régime politique non populaire.

Ramener la démocratie politique à la démocratie naturelle, raccourcir le chemin entre elles, confère la principale garantie juridique au peuple souverain. Dans la démocratie ancienne cette condition était entièrement respectée mais restait cantonnée à une minorité d’habitants ; la grande majorité, avec des droits politiques limités, n’était pas intéressée à la conservation de la démocratie et, ainsi, contribuait à la renverser. Aujourd’hui, cette restriction n’existe plus mais cela n’ajoute rien ce qui, en définitive, aboutit au même résultat – l’indifférence du peuple à l’égard du sort de la démocratie. De nos jours, la forme de la démocratie représentative s’avère indispensable. Mais cela n’est ni idéal, ni éternel. Le système représentatif est l’enfant naturel de l’époque bourgeoise et finira en même temps qu’elle. Sans aucun doute, la société politique socialiste sera constituée de petites unités autonomes, et l’ensemble de la délégation nationale ne se réunira que pour régler certaines questions d’ordre général, approximativement sous la forme et l’aspect que la Commune française a élaborés en 1871. Ainsi, le système représentatif est une invention de la bourgeoisie, et le travail de la démocratie consiste à l’améliorer et lui conférer progressivement une forme populaire.

Toutes les démocraties anciennes étaient au service des intérêts du peuple – souverain, et luttaient contre la domination des plus riches. Ces derniers atteignaient leur but, non dans le cadre de la démocratie, mais en la renversant et en la remplaçant par l’oligarchie ou la tyrannie. Là, toujours, s’affrontaient deux camps : celui du peuple et celui des riches. Cette dernière classe n’a jamais pu transformer, pour longtemps, la démocratie en organe de défense de ses intérêts, ni la mettre à son service. La démocratie oligarchique était connue pour ses folies et son incompétence. C’est ce secret politique que la bourgeoisie a découvert et elle a fait, la première, de la démocratie le pont et le chemin des riches puissants. La démocratie bourgeoise est née. Cet événement mondial a laissé son empreinte ineffaçable sur les démocraties contemporaines, a brouillé la piste de la souveraineté du peuple, lui a donné des formes antipopulaires.

 

4/ la démocratie bourgeoise

La souveraineté du peuple profite entièrement aux classes situées en dehors du peuple, et pour lesquelles les événements de notre temps oeuvrent. C’est pourquoi les principes fondamentaux de la démocratie trouvent leur expression politique dans les modèles juridiques des classes au pouvoir. Le pouvoir formel de la majorité de la nation se transforme en pouvoir de fait de la minorité – et puisqu’à cette minorité on donne, aujourd’hui, le nom de bourgeoisie – la démocratie devient aussi bourgeoise. De même que la démocratie oligarchique, elle suscite la discorde intérieure. La démocratie doit être du peuple ou ne pas être. En réalité, elle l’est et ne l’est pas tout à la fois, le peuple est le maître et en même temps ne l’est pas, la forme politique et le contenu social s’opposent constamment. De la source du peuple s’écoule l’eau pure mais, chemin faisant, elle se mélange et finit par devenir complètement boueuse. Ainsi, ce mélange parasite les intérêts du peuple, les efface et leur substitue les intérêts des puissants au service desquels toutes les formes actuelles de régime démocratique sont. Et le plus étonnant est que ces formes ne suscitent pas le mécontentement, la lutte, la confrontation avec d’autres formes. Au contraire, elles sont acceptées sans contestation par les classes dominées qui ne tentent que de les exploiter à leur profit. Cela signifie que la bourgeoisie a soumis idéologiquement les classes non bourgeoises et leur a fait adopter leur conception de la démocratie. Elle a d’abord soumis la petite bourgeoisie puis a semé le désordre au sein du prolétariat.

La conception actuelle de la démocratie provient de la bourgeoisie et s’est propagée dans toute la société. A la bourgeoisie le pouvoir économique et politique, au peuple le pouvoir idéologique. Des réformes fondamentales se produisaient souvent dans la démocratie classique et elles ébranlaient les prérogatives matérielles des riches. Dans les démocraties contemporaines, de telles réformes, susceptibles de modifier la préséance de la bourgeoisie, ne se sont jamais produites. Sa totale autorité règne partout.

Le pilier porteur de la démocratie – la souveraineté du peuple, n’a jamais été la doctrine de la bourgeoisie. En revanche, son deuxième attribut – la liberté, fut toujours inscrite sur son drapeau. Pendant des siècles, elle lutta sous ce drapeau contre la féodalité, contre l’autocratie royale et remporta la victoire grâce à la grande révolution. L’Assemblée Constituante devint l’instrument de sa victoire politique et idéologique. Là, sa position s’est développée sur une grande échelle : liberté totale dans le domaine de l’économie (Laisser faire[7]), liberté dans la limite d’une constitution censitaire en matière de politique. Tel est son drapeau ! Dès le début, à cette conception oligarchique de la liberté s’est opposée la conception du peuple.

Déjà, avant la révolution, Rousseau écrivait à propos de l’égalité :

« (…) quant à la richesse, que nul citoyen soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre. » [8]

A l’Assemblée Constituante, Robespierre s’opposa à cette conception fondée sur les principes libéraux bourgeois. Lors de la réunion du 5 avril 1791, il déclarait : « La trop grande inégalité des fortunes est la source de l’inégalité politique et de la suppression de la liberté. (…) les lois doivent toujours tendre à diminuer cette inégalité, dont un certain nombre d’hommes font l’instrument de leur orgueil, de leurs passions, et souvent de leurs crimes. Les grandes richesses corrompent et ceux qui les possèdent et ceux qui les envient. (…) Vous n’avez donc rien fait pour le bonheur public si toutes vos lois, si toutes vos institutions ne tendent pas à détruire cette trop grande inégalité des fortunes. »[9] A la réunion du 2 décembre[10], il se bat contre la théorie de la liberté du commerce : « La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; (…) quel est le problème à résoudre (…) ? Le voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence ; aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix de leur industrie, et livrer le superflu à la liberté du commerce. (…) je ne détruis point le commerce, mais le brigandage du monopoleur ; je ne les condamne qu’à la peine de laisser vivre leurs semblables. (…) ; le plus grand service que le législateur puisse rendre aux hommes, c’est de les forcer à être honnêtes gens. »

En un mot, le libéralisme bourgeois combattait dès le début l’idéologie de la démocratie du peuple et réclamait de mettre l’égalité au service de la liberté….. La politique intérieure des Jacobins était érigée sur cette doctrine. Leur défaite fraya un chemin à la bannière de la bourgeoisie. Mais la dictature de Napoléon bloqua cette route et fit régner l’épée sur la société. Seule l’époque de Louis-Philippe réalisa le triomphe économique et politique de la bourgeoisie, ce qui entraîna la révolution de février[11]. Les deux conceptions de la liberté s’y opposent là aussi, un essai d’organisation du travail débute, qui se termine par l’insurrection de juin. Mais la victoire de la bourgeoisie n’eut qu’un temps, Napoléon II soumit toutes les classes de façon identique. Le même choc entre les deux courants se répétera en 1871. A la bourgeoisie victorieuse s’opposera la Commune avec sa propre conception sociale et politique.

Au cours de cette lutte historique au long cours, toutes les classes démocratiques et leurs idéologues étaient convaincus que le régime démocratique signifiait la fin de la domination des classes riches et du déclin économique et politique du peuple. La démocratie s’oppose, partout et toujours, au libéralisme, le pouvoir démocratique au pouvoir bourgeois. Et finalement, un événement inattendu s’est produit : la bourgeoisie et la démocratie triomphent ensemble ! La bourgeoisie se démocratise, la démocratie s’embourgeoise. Comment ? Ou bien la bourgeoisie perd son caractère de classe, ou la démocratie son contenu populaire. Sinon, il est impossible que la jonction entre ces deux mouvements antagonistes se produise. Evidemment, c’est un autre phénomène qui s’est produit. La démocratie a pris une forme et un contenu bourgeois, le peuple a été laissé de côté ; la démocratie est une plante qui pousse dans le camp opposé, et n’a aucun lien organique avec lui.

Ainsi, la victoire de la démocratie se produit partout en perdant son esprit et en adoptant celui des bourgeois. C’est pourquoi la bourgeoisie trahit sur le champ la démocratie, dès que celle-ci revêt son caractère et ne devient donc pas l’instrument de son pouvoir.

C’est pour ces raisons que la bourgeoisie allemande a trahi la république démocratique dans laquelle la démocratie prolétarienne avait conquis quelques positions et tentait de transformer la république bourgeoise en république du peuple. Sa modération politique conçue pour se concilier la démocratie bourgeoise et, ainsi, le régime de Weimar, a fini par la défaite. La démocratie est soit bourgeoise, soit du peuple, le moyen terme est exclu. Donc, somme toute, l’établissement de la démocratie allemande ne pouvait se faire avec modération mais avec radicalisme, avec l’instauration d’une République du peuple par la voie révolutionnaire – en des temps révolutionnaires. En général, l’introduction et la consolidation d’un régime démocratique sont plus aisées dans un pays agraire, arriéré, que dans un pays industriel. Dans ce cas, il suffit de détruire la classe des propriétaires fonciers pour que le peuple relève la tête et se retrouve en démocratie, alors que dans l’autre il faut que l’union de tous les socialistes contemporains se mette en mouvement pour abattre la grande bourgeoisie, déclarer propriétés du peuple les principaux secteurs de l’économie et transférer l’économie sur les nouveaux rails de l’évolution – pour qu’enfin la démocratie se consolide. Cela sera une démocratie du peuple puissante et inébranlable.

La Constitution écrite de la nation donne une formulation concrète à sa Constitution non écrite. Le fait que la discorde se ravive entre elles s’explique par la victoire de cette dernière. Un fondement matériel demande la superstructure politique correspondante. Il est impossible de tricher avec l’histoire au moyen du verbe ou de l’agitation propagandiste.

Le pays de la démocratie bourgeoise classique est la France ; c’est là que, par sa doctrine politique de classe, la démocratie bourgeoise s’est le plus éloignée de la démocratie du peuple. Il est apparu que cette dangereuse démocratie n’était pas si dangereuse que ça pour le pouvoir qui sut dompter, apprivoiser, limer les dents de tous les révolutionnaires et gens du peuple, et enfin les poudrer pour les rendre présentables dans les salons. La petite bourgeoisie a joué un rôle hypocrite dans cet assujettissement. Elle s’est soumise à l’idéologie sociale bourgeoise et se l’est soumise politiquement. Elle a pu au cours des 40/50 dernières années, secouer les traditions cléricales, bonapartistes et monarchiques dans les campagnes, faire accéder le paysan à la citoyenneté et séparer l’église de l’état, a fait œuvrer le citoyen à la défense des libertés et fait adopter l’appareil policier, a donné leur liberté et leur champ d’action aux municipalités – a travaillé, de manière générale pour conserver et élargir les droits politiques. En revanche, sur le terrain social, elle n’a pu se désolidariser de la doctrine bourgeoise. Dans ce domaine, toute son idéologie est résumée par l’immortelle formule de Jaurès : « sous le fouet de la domination capitaliste ». Cette règle fondamentale a sa propre logique ; la 3ème république[12] est devenue précisément l’Eldorado capitaliste. Certes, il va de soi que sous ce régime, les classes dominantes renaissantes, ailes déployées, seront en faveur de la république et de la démocratie… Evidemment, tant que cette démocratie les sert. La situation intérieure de l’Allemagne ne s’y est pas encore présentée.

On doit reconnaître que le radicalisme a rendu un grand service à la petite bourgeoisie – il a frayé un chemin à la démocratie sociale. Il a été suivi par l’armée du prolétariat qui a conquis les districts précédemment conquis par les radicaux. Une chaîne politique s’est formée : la bourgeoisie conservatrice est vaincue par la bourgeoisie radicale, celle-ci par le prolétariat. Les radicaux sont pris entre le marteau et l’enclume, on les frappe de gauche et de droite, mais ils se trouvent dans une situation relativement privilégiée ; les deux adversaires se comportent avec indulgence ; ils frappent doucement afin que les radicaux ne tombent pas vraiment et que les deux camps adverses ne se retrouvent pas nez à nez, sans tiers. C’est pourquoi le peuple souverain, auquel on ne demande son opinion politique qu’une fois tous les quatre ans, ne peut même pas faire de différence entre toutes ces démocraties. La majorité se porte tantôt à droite, tantôt au centre, avec quelques miettes lancées à gauche. Le jeu des chaises musicales commence quand la direction des radicaux succède à la direction de la bourgeoisie conservatrice, puis celle-ci de nouveau à ces derniers et ainsi de suite, l’un remplaçant l’autre périodiquement. Ce n’est qu’en Angleterre, en Belgique et dans les pays scandinaves que la démocratie prolétarienne a pu également entrer dans ce jeu parlementaire. Mais elle est trompée, de même que les radicaux, par le système de gouvernance bourgeois qui lime les dents du peuple et en fait des citoyens « convenables ». Le peuple ne voit plus de grandes différences entre eux, et se fractionne de ci de là. Le jeu des chaises musicales continue à l’échelle du peuple entier. La démocratie bourgeoise fait faillite. C’est tellement évident, aujourd’hui, que tous les mouvements recherchent de nouvelles solutions, cherchent à briser les courants politiques existant depuis si longtemps et à placer la société sur de nouveaux rails. Et si la démocratie prolétarienne n’y parvient pas en son temps, alors les gens de droite la devanceront et produiront la fracture qui fera faire machine arrière au cycle de l’histoire.

 

5/ la démocratie prolétarienne

De toutes les composantes du peuple, le prolétariat est la plus démocratique. Les prolétaires ont en commun leur situation sociale, ils font l’objet de l’exploitation par les riches, ils sont la vache à traire de la grosse bourgeoisie et de ses épigones. Une grande différence les sépare de ces derniers : eux sont obligés de subvenir à leurs besoins par un travail personnel. Mais le travail du paysan et du petit bourgeois se réalise individuellement, séparément, de manière indépendante, le travail du prolétariat s’effectue avec les autres, aux côtés des camarades de classe, dans une chaîne commune. Il ne pourra pas s’échapper de ce cercle par le travail, et pas non plus par la lutte. Par conséquent, sa puissance, la forme d’existence, qu’il ne peut dépasser, sont à la fois de classe et sociale. Combattant et chef à la fois. La démocratie du prolétariat ne s’appuie pas sur une mais sur deux propriétés : la misère et le processus du travail. Sa nature sociale innée et indivisible est la démocratie. Sauter hors du nid, individuellement ou collectivement, ne peut se terminer que par son isolement et une sévère défaite. Même si un courant antidémocratique surgissait de la classe ouvrière avec le drapeau de celle-ci, il resterait un courant profondément antidémocratique, antagoniste de classe, dont le résultat objectif serait de détruire cette classe, de supprimer tout mouvement et, ainsi, de se transformer en facile vainqueur de cet ennemi affaibli : le bolchevisme détruit le fondement même du prolétariat, coupe la branche sur laquelle il est assis, lui retire la seule arme tranchante avec laquelle il peut se défendre ou attaquer l’ennemi. Le prolétariat n’a jamais eu plus grand ennemi en son sein.

La nature sociale du prolétariat est la démocratie. Elle en est inséparable. La démocratie prolétarienne est plus large que la démocratie socialiste. La première englobe toute l’activité de la classe ouvrière, en soi-même, dans la nation, dans l’arène internationale ; la deuxième illustre un aspect de son activité, la lutte politique – parlementaire. Dans le deuxième cas, d’autres classes démocratiques sont à ses côtés, dont la différence diminue ou s’efface totalement. Dans le premier cas, elle reste complètement distincte, dans une unité sociale séparée des autres classes et suit son propre chemin selon ses propres méthodes. Son drapeau de classe découle de sa situation de production. Le prolétariat est obligé d’être à jamais opposé à la classe patronale et de lutter pied à pied pour arriver à améliorer sa situation. Son penchant anti-bourgeois est tout aussi inévitable que son esprit démocratique, autrement dit la démocratie signifie naturellement l’anti-bourgeoisie. Pour le prolétariat, la démocratie bourgeoise est par nature inacceptable.

Etant donné que le prolétariat est obligé de mener, d’où il est, sa lutte de libération du pouvoir bourgeois, il est clair qu’il ne peut la mener de manière satisfaisante sous une bannière inacceptable par les autres classes démocratiques. Son but social doit être aussi démocratique que son but politique, la démocratie du peuple, l’économie du peuple. Le problème fondamental de cette économie est le capital, la juste appréciation et compréhension des rapports capitalistes.

Il y a deux manières de voir le capital : vulgaire, celle des économistes bourgeois, et scientifique, c’est-à-dire marxiste.

Dans la première conception, le capital est n’importe quel moyen de production, la fabrique, la banque, l’artisanat, le magasin, la terre, la machine, l’animal à quatre pattes, etc. Donc tout le monde est capitaliste, en commençant par le fabricant et en finissant par le paysan. Les bolcheviks l’ont cru et ont adopté cette conception comme base de leur socialisme. Ils ont effectué l’expropriation des classes riches comme de tous les biens du peuple et ont ainsi « supprimé » le capital, autrement dit, ils ont dépouillé entièrement le peuple et se sont appropriés ses biens.

Dans la deuxième conception, le capital n’est pas une puissance privée mais collective, « le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l’activité en commun de beaucoup d’individus, et même, en dernière analyse, que par l’activité en commun de tous les individus, de toute la société. » (Manifeste du parti communiste).

La source du capitalisme est l’action économique de toute la société, de son initiative économique, de son énergie et son labeur dont le résultat et l’expression matérielle sont les différents moyens de production et d’organisation. Le travail économique de toute la nation devient le capital pour autant que son produit s’amasse entre les mains d’une personne privée, entre les mains des capitalistes, au moyen de quoi se produit l’exploitation de l’ouvrier et de toute la société. La part de la richesse qui revient à ceux qui la créent et l’utilisent pour leur usage et comme moyen de production personnels, n’est plus du capital, son propriétaire n’est pas un capitaliste. D’où la tâche sociale majeure des non capitalistes : protéger des capitalistes le de travail de tout le peuple et son produit, et les utiliser dans l’intérêt du peuple. Tous les canaux actuels de l’économie et de la finance, destinés à ce que la force sociale fasse bouillonner le moulin capitaliste, doivent être changés en canaux destinés au peuple pour faire bouillonner la force du peuple.

Ainsi l’origine du capitalisme d’une société industrielle développée est déterminée par deux étapes : la première, le travail des individus et l’accumulation d’une partie du produit de leur travail qui aura été épargnée ; la deuxième étape consiste en la concentration, par l’intermédiaire des établissements financiers, de cette richesse accumulée et son investissement dans la production. Aujourd’hui, cette dernière étape est entièrement entre les mains de la bourgeoisie, demain cela devra lui être retiré pour passer entre les mains de la collectivité ; ainsi, aucune étapes n’est supprimée. La première reste intacte en tant que base d’activité, la deuxième le reste aussi en tant que faisant part inévitablement de la production ; seule change la forme de cette dernière, l’individu est remplacé par la collectivité ; cette bonification et cette multiplication retournent à celui qui les a produites – au peuple. Même si les fabriques et les usines restaient propriétés privées, elles s’étioleraient et s’arrêteraient d’elles-mêmes aussitôt que leur source nourricière – le capital social – serait jugulée ; toutes les banques privées fermeront dès que la société cessera de leur confier son argent et que l’emprunteur trouvera des établissements plus fiables, garantis par l’état.

Cette conception de la question sociale implique de rester sur la ligne fondamentale de la démocratie : la reconnaissance de l’individu comme maître et patron de sa personne, de son travail, de son ouvrage et de sa pensée.

C’est sur ce terrain que se tiennent toutes les démocraties, avec cette différence que la bourgeoisie utilise ce principe à son profit. Seul le prolétariat désire l’utiliser au profit du peuple. Avec cette conception, la démocratie prolétarienne s’unit étroitement à toutes les parties du peuple, à la véritable démocratie nationale, et reconnait leurs activités et leur économie personnelles, elle devient leur chef, leur défenseur. Telle est la véritable démocratie du peuple et du prolétariat. Unir sur cette ligne le prolétariat en tant que classe, défendre de la sorte son unité et chasser de son cercle la politique et les doctrines qui divisent, sont devenus la question clé du mouvement ouvrier, aujourd’hui. Sans aucun doute, supprimer cette ligne, hisser le pavillon de la division sous la forme du bolchevisme est réactionnaire, signifie l’irruption de l’idéologie de la démocratie bourgeoise au sein du prolétariat. La démocratie prolétarienne qui doit se démarquer avec rigueur de ce courant oligarchique, antidémocratique, doit se démarquer avec la même détermination de la démocratie bourgeoise, afin de demeurer ancrée sur la base de ses tendances démocratiques naturelles, fondamentales et spontanées ; autrement dit la nature sociale du prolétariat doit trouver son expression dans l’idéologie démocratique correspondante. Plus l’harmonie régnera dans la condition des classes productives et dans leur compréhension politique, plus leur lutte et leur mouvement seront globaux et féconds.

La démocratie prolétarienne n’est pas fondée sur le travail et la lutte individuels mais collectifs. Par conséquent, le vecteur de sa puissance n’est pas la personne, l’individu séparé, mais leur union et la force sociale qui en découle. Tout au contraire, la démocratie bourgeoise est fondée sur l’individualisme et la division de la société en personnes particulières, sur la destruction de leurs relations, le refus de leur union de classe et professionnelle – en un mot sur l’atomisation de tout le corps national et sa dissolution. Le prolétariat est par nature collectiviste, la bourgeoisie est individualiste.

Permettre à cette classe riche et puissante de s’adresser – dans un but politique et économique – individuellement à chaque personne signifie lui octroyer par avance toutes les conditions de la victoire. Tant que l’ouvrier se tenait devant elle en tant qu’individu, il était forcé d’accepter le salaire et les autres conditions de travail proposés. L’amélioration de son travail, sa progression jusqu’à un certain niveau culturel débutèrent le jour où il fit face aux capitalistes non plus à titre individuel mais à titre collectif, en tant que classe. Mais, aujourd’hui encore, les autres composantes du peuple affrontent séparément la bourgeoisie ; le défaut d’unité et d’organisation de classe fait qu’elles restent à jamais opprimées.

Si le principe de la lutte économique du prolétariat est la collectivité, il est clair que le même principe doit s’appliquer en politique. Mais en réalité, son démocratisme naturel s’est scindé sur ces deux fronts. Il s’y exprime sous des formes différentes et contraires : collectiviste en économie, individualiste en politique. Il a ébranlé l’idéologie économique bourgeoise, mais a accepté son idéologie démocratique, c’est-à-dire qu’il a agi totalement à l’opposé de sa nature sociale et s’est retrouvé en situation de faiblesse sur le terrain politique.

Le système représentatif, fondé sur le système de vote individuel, est la principale arme de la domination bourgeoise, le signe distinctif de sa démocratie.

Affaiblir le système représentatif par l’intervention politique directe du peuple (par referendum, initiative législative, etc.), et par un système électoral fondé sur les collectivités, les unités sociales – est la voie de la démocratie du prolétariat.

Aujourd’hui, la quasi-totalité des groupes et des classes ont leurs propres organisations économiques, et sont réunis sur le plan professionnel.  Elargir cette tendance, faire entrer en son sein toutes les personnes, quel que soient les métiers ou les branches locales, et créer des centrales syndicales, donnera une base solide à la démocratie du peuple. Cette idée a été avancée par les syndicalistes, les fascistes s’en sont saisis, lui ont donné le caractère corporatif du Moyen-Age et l’ont ainsi déformée et lancée contre la démocratie pour mieux renforcer le despotisme ; évidemment, cela n’a rien à voir avec la démocratie du peuple. Lorsque le parlement deviendra l’assemblée des députés choisis par les collectivités en fonction de leurs professions et du nombre de leurs membres, alors il se transformera en véritable organe du peuple, en porteur de sa souveraineté. Alors, la domination de la démocratie bourgeoise cessera, la démocratie du peuple sera restaurée.

Ainsi, le principe fondamental de la démocratie prolétarienne s’oppose totalement à la démocratie bourgeoise. Ce sont deux conceptions politiques différentes à l’origine de deux méthodes politiques différentes de lutte et de victoire.

 

6/ la méthode démocratique

Comme nous l’avons observé, il existe deux types de démocratie : la bourgeoise et la prolétarienne ; leurs buts, principes et formes socio-politiques s’opposent totalement. Il est donc évident que leurs règles de combat, leurs méthodes ne peuvent être les mêmes. La tactique concerne les moyens par lesquels on veut parvenir au but. Le but de la bourgeoisie est de défendre sa position dominante, sa puissance économique et politique ; au contraire, l’intérêt du prolétariat est de renverser cette situation et de faire dominer les opprimés. L’un représente un objectif conservateur, l’autre un objectif révolutionnaire. Lier sous le même joug, en une même tactique, insérer dans le même cadre les mouvements de ces deux courants d’orientations différentes, est évidemment absurde.

La méthode de la démocratie bourgeoise consiste à faire ses affaires dans le cadre politique existant, étant donné que ce cadre est le sien, la garantie de son pouvoir. C’est la raison pour laquelle la démocratie bourgeoise est une démocratie parlementaire. Porteuse et défenderesse du cadre juridico-légal. Tels sont, généralement, la psychologie des classes dominantes, leurs armes. La psychologie et les moyens de lutte des classes opprimées sortent de ce cadre, cherchent de nouvelles pistes et des armes adéquates dans les mouvements clandestins et révolutionnaires. La bourgeoisie, elle-même, adopta cette voie jusqu’à sa victoire. Pendant des siècles, elle mena une lutte clandestine parallèlement au combat légal. La création d’actes juridiques par la seule voie légale ne s’avérant pas concluante pour la lutte pour les libertés, elle dut finalement abolir l’ancien régime par la révolution. Les révolutions de 1848, 1870, témoignent des méthodes de combat et de victoire très révolutionnaires de cette classe.

Ainsi, la démocratie bourgeoise – cette forme politique du pouvoir bourgeois, signifie : la légalité, faire entrer dans le droit écrit existant, mener toute la lutte sociale dans le cadre parlementaire, et transformer en normes universelles les normes juridiques acceptables en vigueur.

Le prolétariat, en tant que classe la plus opprimée de la société actuelle, ne s’est jamais placé sur cette ligne tactique ; cela lui est naturellement, instinctivement, impossible. Ni ses tentatives répétées de révolution pour vaincre la bourgeoisie, ni ses luttes quotidiennes pour améliorer sa situation économique, ne se sont faites et ne peuvent se faire en empruntant les formes de la démocratie bourgeoise. Là où les pourparlers n’aboutissent pas, l’ouvrier est obligé de recourir contre son patron à la force, à des actions directes, en déclarant la grève, le boycott, etc. Les grandes grèves historiques du prolétariat ont non seulement ébranlé une ou deux constitutions et changé quelques-unes de leurs règles antisociales, mais délivré un ou deux pays d’un mouvement réactionnaire ou d’un coup d’état de droite. En général, cette arme aiguisée de la classe ouvrière est le meilleur gardien de la démocratie. L’utilisation par la classe opprimée de la méthode révolutionnaire n’a jamais été contestée dans les milieux opprimés. Ce n’est devenu un sujet de controverse que maintenant, après-guerre, ce qui montre la large diffusion de la conception tactique de la bourgeoisie au sein du prolétariat.

La bourgeoisie tente d’affaiblir la souveraineté du peuple, de la réduire au minimum et le système parlementaire lui parait être le meilleur moyen à cet effet ; une fois tous les quatre ans, ce « souverain » règne sur le papier, avec un bulletin de vote, le reste du temps, en revanche, ce sont ses avocats, ceux qui possèdent une éloquence fluide, qui règnent sans jamais l’interroger, sans son autorisation ni sa permission. Traiter ainsi la démocratie, limiter toute la lutte et le mouvement du peuple à un « bulletin » représente l’esprit de la classe dominante. Celle-ci est obligée de reconnaître la démocratie, mais la sienne, faussée, anti-peuple. La diffusion de la conception politique de la démocratie bourgeoise au sein du prolétariat a donc également entraîné la diffusion de sa tactique. Ces deux processus se développent ensemble telles deux roues enchaînées l’une à l’autre. Tous les deux s’opposent de la même façon à la nature sociale du prolétariat, à sa situation sociale et économique.

La méthode de lutte de la démocratie prolétarienne fut d’abord révolutionnaire, et le parlement est devenu le champ de bataille des classes au pouvoir. C’est pourquoi le « Manifeste Communiste » n’admet pour le mouvement ouvrier que la méthode révolutionnaire. Puis, la participation des ouvriers au parlement et la formation de la fraction socialiste ont commencé en Allemagne. Cette deuxième ressource du mouvement prolétarien s’est diffusée partout et est devenue un très puissant instrument de propagande et d’organisation. Il s’agissait d’un complément de sa première méthode, non son remplacement ou sa suppression, c’est-à-dire que la tactique du prolétariat se composait de deux parties : révolutionnaire et parlementaire. Toutes deux représentent sa démocratie, autrement dit la méthode du peuple, étant donné que les deux sont produites par la classe démocratique – le prolétariat. Le développement du système parlementaire entraîna l’exagération de cette nouvelle méthode, son développement et sa définition en tant que moment décisif de la lutte sociale. L’idée prévalut que la chute du pouvoir bourgeois et la victoire du prolétariat pouvaient s’obtenir par la simple voie parlementaire, les règles électorales, la constitution d’une majorité social-démocrate. La méthode démocratique a été identifiée à la méthode parlementaire, et le socialisme du prolétariat au socialisme parlementaire. La théorie à la base de ces nouvelles règles est la vieille conception idéaliste : l’organisation politique est la source, l’organisation sociale la superstructure. L’absence de fondement de cette manière de voir se vérifie chaque jour dans les faits. Nulle part le pouvoir parlementaire des socialistes n’a pu opérer de changement dans les rapports sociaux, dans certains pays le prolétariat domine politiquement dans le cadre de la démocratie bourgeoise, mais le régime social reste inchangé. Cette circonstance ne s’explique ni par les qualités des individus, ni par la trahison ou l’incompétence des dirigeants, mais par l’incapacité de la méthode même, son inexactitude et son absence de fondement. Le régime politique existant est l’expression de la situation réelle, des rapports sociaux intérieurs. L’état valide simplement ce qui est. « Cette idée a dominé toute la conception de l’histoire dans le passé et n’a été ébranlée que grâce aux historiens bourgeois français de l’époque de la Restauration »[13]. Et c’est cette vieille idée qui a ressuscité maintenant et a pris la première place dans la politique du prolétariat : le gouvernement parlementaire socialiste promulgue des lois et cela devrait suffire au socialisme ! En réalité, il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, d’un changement de régime opéré de manière aussi idyllique et légale sur le plan économique comme sur le plan politique. Tous les régimes passés et présents ont été changés par la voie révolutionnaire ; le prolétariat n’a même pas pu obtenir le droit de vote par la voie légale, la bataille parlementaire (Belgique, Autriche, etc.). Même le cabinet radical d’Herriot, pourtant non socialiste, est tombé, il y a quatre ans, à cause des manœuvres financières de la bourgeoisie. Les classes dominantes prêchent ce « crétinisme parlementaire » au prolétariat, bien qu’elles ne le reconnaissent pas pour elles-mêmes et qu’elles emploient des méthodes non-parlementaires pour préserver leur pouvoir. Combien de fois des ministres façon « Boulanger » ont été élus et se sont avérés traîtres à la patrie et inculpés. La réaction est, aujourd’hui, victorieuse en Allemagne précisément sur ce terrain-là, dans ce rejet du combat parlementaire. En un mot, le changement de régime demande le changement des rapports de force, les rapports de force se changent par la voie révolutionnaire, le mouvement démocratique et la conquête du pouvoir. Von Papen connaît parfaitement ce B A BA. Pour chasser le gouvernement social-démocrate de la Prusse, il a fait appel aux militaires et s’est préparé à défendre par les armes les droits acquis. Le pouvoir chassé n’a rien trouvé de mieux pour riposter à ce coup de force que de faire appel à la Cour Suprême[14]!

Ainsi, chacune de ces méthodes trouve sa place dans la lutte ; le cadre parlementaire prépare le peuple sur le plan idéologique et organisationnel sous le drapeau prolétarien ; il crée la possibilité de réformes, de s’emparer des miettes de la table bourgeoise pour en faire profiter le peuple, de faire participer les larges masses à l’action politique et à la défense de leurs intérêts. La méthode révolutionnaire crée la possibilité de changer de régime social, de provoquer la chute de la suprématie bourgeoise, et de faire croître la démocratie et l’économie du peuple. C’est une ligne tactique, le chemin sur lequel se tient naturellement le prolétariat dont le mouvement utilise tantôt l’une, tantôt l’autre méthode en fonction des conditions et des objectifs souhaités. Conduire une action sur le terrain politique selon cette ligne, évaluer les conditions et choisir en conséquence les moyens de lutte est l’objet principal des partis et organisations politiques.

 

7/ la démocratie-socialiste

La démocratie socialiste ne recouvre pas la démocratie prolétarienne. Elle essaie de grandir et de s’élargir autant que possible, de manière à ce que tout le prolétariat rentre en son sein provoquant ainsi l’union du parti et de sa classe. Actuellement, elle n’est que partiellement une démocratie prolétarienne et elle traduit ses besoins et ses intérêts au niveau de l’état, sur le terrain politique. Mais étant donné que, sur ce terrain, elle voisine avec d’autres organisations de classe, il se produit une séparation ou un rapprochement avec d’autres partis ; différentes combinaisons parlementaires se font, l’apparentement, la courtisanerie. Et donc, évidemment, s’ouvre largement la porte par laquelle des conceptions politiques contraires s’infiltrent dans le parti et, de ce fait, dans le prolétariat. En tant qu’entité sociale, cette classe se trouve toujours opposée à la bourgeoisie, la porte reste toujours fermée entre elles ; en revanche, à la faveur d’une alliance politique, la même classe se trouve exposée à l’influence des idées de l’ennemi et à la confusion. C’est justement par cette porte que la démocratie bourgeoise se fraie un chemin au sein du prolétariat et l’amène peu à peu sur sa ligne tactique. Et, précisément avec le développement de la lutte parlementaire, on commence à abandonner la vieille méthode démocratique et à adopter la nouvelle, celle de la bourgeoisie. Le prolétariat, en tant que classe comme dans sa lutte économique, ne reconnaît pas cette nouvelle méthode, et reste ferme sur sa position éprouvée de classe.

Par ailleurs, le socialisme ne se limite pas à l’Internationale socialiste. Il représente un phénomène beaucoup plus large, profond et inéluctable. L’organisation socialiste n’est socialiste que pour autant que son cap, son mouvement et ses activités soutiennent la conception socialiste et qu’un lien étroit de causalité existe entre eux. Qui n’est pas socialiste aujourd’hui ? Tous se raccrochent à sa doctrine et cachent leurs ambitions sous son nom. Le dicton est juste qui dit : « Tes actes te procureront la vie éternelle. » C’est aux actes qu’on reconnait les groupes politiques. Un superbe drapeau ne vaut rien si son application ne vaut rien ; le mouvement ouvrier spontané, dépourvu d’un objectif socialiste clair, faisait beaucoup plus pour le socialisme que ceux qui poursuivent le même but, armés des nouvelles méthodes démocratiques à la mode. Le parti, sa composition et ses liens, changent ; il est en constante transformation, il suit l’époque et les circonstances. Seul le socialisme ne change pas, il se tient comme le sphinx, ferme sur la route de l’humanité et oblige le passant à le regarder, à le prendre en considération. La société contemporaine est imprégnée de son esprit. Toutes les réflexions évoluent dans son cadre, même ses opposants essaient de l’utiliser pour apporter de l’eau à leur moulin. Un large champ s’ouvre ici à la démocratie bourgeoise pour biaiser et falsifier le socialisme au moyen de la démocratie socialiste, soit en le poussant jusqu’à l’absurde, soit en le transformant en petit réformisme. La première entreprise a été menée à bien par le bolchevisme, cette effrayante caricature du socialisme régnant au Komintern. La deuxième a trouvé son terrain dans l’Internationale socialiste. La première chose à éliminer de ce processus est la tactique du « moindre mal ».

Il paraît qu’un jour un joyeux cuisinier demanda à un poisson : qu’est-ce que tu préfères, être frit ou cuit ? Selon sa logique, le poisson aurait dû choisir le moindre mal.

On a demandé aux socialistes français : qui préférez-vous, Péri ou Boulanger ? Comme l’onde ne les empêchait pas de répondre à haute voix, ils ont répliqué hardiment : ni l’un, ni l’autre. Vive la république socialiste ! Cela c’était avant, quand on comprenait la vieille méthode. Ensuite, juste maintenant, la question a été posée aux sociaux-démocrates allemands : vous préférez l’anti-démocratique Reichstag ou le chancelier Brüning ? Et ils ont choisi ce dernier. Entre les résolutions parlementaires et les ordonnances, ils ont choisi les ordonnances. Hitler ou Hindenburg ? Ils ont choisi Hindenburg et, ainsi, la politique du moindre mal a rampé de plus en plus bas jusqu’à parvenir à la dictature militaire. Et ainsi, la question suivante s’est posée : le gouvernement d’Hitler ou des Hohenzollern ? Là aussi, se sont trouvés des disciples du moindre mal.

La théorie du moindre mal a complètement échoué. De manière générale, la politique de la démocratie socialiste ne peut être le choix d’un mal, aussi infime soit-il. Cette politique est, indubitablement, contraire à l’intérêt des masses ; sans elle, ce mal n’existerait même pas, et c’est donc la meilleure façon d’éloigner les masses, de les disperser, de brouiller les idées et d’isoler les sociaux-démocrates. La ligne d’action du parti est claire, son chemin frayé : il soutient toutes les dispositions réformistes, tout ce qui est destiné à l’amélioration des masses, même s cela ne va pas aussi loin que nous. Donc, le parti reste sur sa ligne de lutte des classes et ne fait aucun mal. Cette considération de principe doit être le seul critère décisif de nos mouvements tactiques. Mais, une autre considération embrouille toute la tactique. Il s’agit de la question de la responsabilité. Auparavant, la social-démocratie représentait une petite organisation de propagande, dépourvue de responsabilités dans les affaires de l’état. Elle est désormais un timonier de l’état et porte le poids des responsabilités correspondantes. Du point de vue des faits, cette considération correspond à la réalité. Cela signifie-t-il pour autant abandonner les principes et les méthodes de la démocratie prolétarienne et passer dans le bateau de la démocratie bourgeoise ? Et si ce n’est pas le cas, il est clair qu’il ne se sera rien produit de nouveau dans les rangs du prolétariat, à part l’augmentation de son influence. La responsabilité de la démocratie socialiste a considérablement grandi envers le prolétariat et le peuple, en ce sens qu’il lui a été donné le moyen de faire fonctionner l’appareil d’état au profit des opprimés, et de passer des paroles aux actes. Plus elle s’investit, plus la situation du peuple s’améliore par son intermédiaire, plus le mérite est grand et la responsabilité justifiée. Mais la responsabilité dans les domaines politiques et les activités régnantes, la correction des fautes sur leur terrain, c’est-à-dire les remplacer, devenir leur appareil technique – revient déjà à abandonner son propre chemin et sa propre vision. Les impérialistes allemands défaits se sont lavés les mains. Ils se sont mis à l’écart et ont laissé à la démocratie allemande les affaires en désordre à régler[15]. Il y avait deux chemins : soit rester sur le terrain des anciennes relations sociales et prendre les affaires en cours, soit fonder de nouvelles relations sociales, se débarrasser des vieux rebus et régler les affaires intérieures et extérieures de l’état sur cette nouvelle base, c’est-à-dire au moyen de changements internes entreprendre la création d’une société nouvelle, d’une nation nouvelle, d’un pays pour le peuple, d’une économie pour le peuple, à présenter avec un nouveau drapeau et un nouveau programme aux pays étrangers victorieux. En fait, c’est tout le contraire qui s’est produit. Les circonstances extérieures se sont transformées en circonstances déterminantes de la politique intérieure, la misère et les souffrances domestiques se sont aggravées, les difficultés extérieures se sont accrues, toutes les classes ont formé un front unique qui, sous le drapeau national, s’est opposé à l’étranger. Le nationalisme a grandi et a ouvert la voie aux réactionnaires du pays. Voilà comment Victor Schiff[16] décrit le processus :

«Il y a 13 ans, tout le peuple allemand a entendu résonner le cri de la révolte. Le sentiment du droit profané a vraiment transformé l’Allemagne en nation. Seule la génération prochaine comprendra que la social-démocratie allemande a pu réconcilier les travailleurs avec l’état. Le souvenir amer  du gouvernement de caste de Guillaume, du système électoral à trois classes était si fermement enraciné dans l’ancienne génération qu’il aurait été nécessaire pour convaincre une partie non-négligeable de travailleurs d’accepter un régime de capitalisme d’état. Cela aurait été possible alors parce que l’Allemagne était devenue l’Etat de Weimar dont la constitution comportait les conditions préalables d’une future société socialiste. Elle a confirmé un Etat de la classe ouvrière[17], confirmé la patrie. C’est de cette façon qu’ont été rendues possibles les 12 années d’héroïque combat entrepris par les Affaires étrangères pour faire disparaître l’injustice de Versailles… C’était le combat pour les droits de l’Allemagne dans le monde, etc.» [18]

Les faits sont bien restitués, la social-démocratie a mis au coeur de son action les circonstances extérieures, elle a créé un front national contre Versailles. Et lorsque cette affaire s’est suffisamment améliorée, et que de l’utérus de la Constitution de Weimar a surgi un gouvernement non pas socialiste mais agraire, la vieille puissance impérialiste s’est levée, elle qui attendait, immobilisée en coulisses, depuis si longtemps et sans se presser l’arrivée d’un tel moment. Elle s’est levée sous le même indestructible drapeau nationaliste et a enterré les illusions de Weimar.

Telle est la méthode démocratique mûrement pesée, fruit de l’historique guerre passée, dont la démocratie prolétarienne est devenue, en premier, la victime. Le parlementarisme – c’est-à-dire la joute verbale et la publication d’actes écrits en guise de panacée, considéré comme la principale arme de la démocratie, et plonger ainsi armé dans le tourbillon de l’humanité agitée par la tempête, voilà la principale raison de la division actuelle du prolétariat, de ses tensions, de son mécontentement et de sa dispersion. Cette division est passée de la politique aux organisations économiques ouvrières, l’unité idéologique et politique de classe s’est défaite sur toute la ligne, dans le domaine de toutes les actions. Elle a été frappée au cœur, à droite comme à gauche, par des vagues étrangères, par tous types d’ennemis de la véritable démocratie. Ceux-ci ont habilement profité de l’affaiblissement idéologique des partis socialistes et ont mis en marche contre eux de larges pans de la population. Les vagues n’ont pu briser la porte de l’édifice prolétarien, ne sont pas arrivées à déformer sa base idéologique et, ainsi, son indépendance et sa puissance sont restés intacts. Toutes les démocraties, primitive, classique, bourgeoise, petite-bourgeoise étaient et sont impérialistes. Elles ne reconnaissent de liberté et d’égalité que pour les enfants de la nation, pour ses citoyens, elles asservissent les étrangers et les transforment en vache à lait. Seules les démocraties prolétarienne et socialiste représentent l’exception et, aujourd’hui comme hier, reconnaissent que «la libération nationale est la condition préalable du développement économique et social »  (Résolution de l’Internationale socialiste du  21 juin 1932). Voilà, cette disposition n’établit que leur pensée spécifique et caractéristique, leur très grand idéalisme, et leur conclusion. Voilà, ce drapeau, la démocratie bourgeoise n’a pu le corrompre ; cela fait du prolétariat une véritable démocratie, le chef dévoué de tous les opprimés et de tous les travailleurs. Leur ami fidèle.

 

8/ l’état en démocratie

Le célèbre philosophe anglais, Herbert Spencer, a réuni dans un petit livre la doctrine de l’état bourgeois et l’a énoncée sous ce titre : « L’individu contre l’état ».

Le célèbre dirigeant de l’Internationale socialiste, Emile Vandervelde, a exprimé le point de vue du prolétariat sur cette même question dans son livre à l’intitulé laconique : « Le socialisme contre l’Etat » !

L’argumentation des deux ouvrages, certes pour des raisons différentes, porte sur une seule et même disposition – l’attitude négative de la bourgeoisie et du prolétariat à l’égard de l’état. Telle est la doctrine d’état de ces deux classes contemporaines.

Quelle est la réalité ?

La réalité donne de cette doctrine une image radicalement opposée ; non seulement l’état ne s’affaiblit pas mais, au contraire, il se renforce peu à peu. Son influence s’étend, il décide de la vie des citoyens dans ses moindres détails, il contrôle chacun de leurs pas, leurs poches, leurs travaux, leurs recettes et dépenses – en un mot, il devient le cauchemar des contes, et s’étend sur la nation entière.

L’éternelle exigence de la démocratie est une gouvernance peu chère. En réalité, cette gouvernance devient plus chère à mesure que la démocratie renaît. La gouvernance la plus chère est justement la démocrate. Par conséquent, la démocratie bourgeoise signifie un rôle exagéré de l’état, sa transformation en un fardeau pesant sur le peuple, en un appareil de gouvernance onéreux, en un mot, signifie la mise en place d’un état anti-populaire. Il est clair que les intérêts de la bourgeoisie réclament un tel régime politique ; il façonne les organes du pouvoir à son image. Dans son action politique, il vit de profonds changements, une longue série d’étapes, dont la dernière s’oppose complètement aux étapes antérieures, révolues.

La doctrine de Spencer décrivait la conception bourgeoise de son temps. Sa renaissance et son développement se sont produits selon un chemin anti-étatique, par l’exploitation des particuliers par des particuliers, et par leur assujettissement économique. Les capitalistes réclamaient la non-ingérence de l’état dans leurs affaires et dans les rapports patron-ouvrier, l’obligation d’assigner un rôle d’observateur aux appareils, de défendre la sécurité vis à vis de l’extérieur, de remplir des fonctions de police. A l’époque, ces dispositions étaient honnêtement remplies par l’état. Par exemple, il y a 100 ans, en 1831, le parlement français a publié 41 lois, dont 31 à l’initiative de l’état, 10 à l’initiative du parlement, moins de lois, moins de fonctionnaires, moins d’impôts – voilà la bannière politique de la bourgeoisie montante. De telles conditions juridiques donnaient le champ libre aux activités industrielles, aux relations entre les gens, à la libération des rapports capital-travail. Plus le prolétariat prend conscience de lui-même, plus il se redresse, fonde ses propres organisations et met des limites à l’exploitation sans limite par des lois protectrices du travail, plus les capitalistes sont obligés de compenser la diminution de leurs revenus sur un autre terrain et de se créer de nouvelles sources d’accumulation du capital. Et alors, on observe que l’état est la source la plus puissante pour accumuler des richesses, pour extirper insensiblement leurs biens aux gens et les partager. Les organes juridiques se sont mis en marche, le tourbillon des lois a tournoyé, d’effrayantes vagues d’impôts. Par exemple, en France, en plus des lois budgétaires, 210 lois ont été publiées en 1920, 277 en 1923, etc. le nombre de projets de lois se compte par milliers, que les mécanismes parlementaires n’ont pas eu le temps d’adopter. Il y a 100 ans, le budget de l’état était égal à un milliard, il en atteint 45 (corrigé au crayon noir 54). Par comparaison aux impôts de 1913, ceux d’aujourd’hui sont 21 fois plus lourds, alors que, sur la même période, le salaire des ouvriers n’était multiplié que par 7.

Maintenant, imaginez le développement de l’état à ce rythme. En 100 ans, il aura dévoré toute la société, l’aura asservie corps et âme et se sera transformé en l’insatiable Moloch de la légende, pour la nourriture et la garde duquel le peuple devra travailler nuit et jour. L’état s’est déjà attelé, de toutes ses forces, à déraciner, renverser cette la ligne sur laquelle la souveraineté du peuple est fondée. Il prélève une grande partie du travail accompli par l’individu, rafle de gros profits de son activité économique, de son initiative, de sa domination, et rend complètement dépendant de sa gouvernance. Le fascisme est le développement de cette tendance, sa conclusion logique. Si le citoyen n’est pas maître de son travail, il est évident qu’il ne sera pas maître de ses opinions et de ses croyances. Cette liberté formelle que l’état bourgeois reconnait à la personne est une superstructure sans base, la transmission d’une vieille leçon du passé, inappropriée à la situation présente, alors que, sur le plan matériel, l’individu est tombé dans la servitude de l’état. Maintenant à ce grand Seigneur ajoutez les petits Seigneurs, d’autres organes de la démocratie –les municipalités, les communes, les unions départementales dont les budgets augmentent au même rythme, les impôts s’ajoutant aux impôts. L’actuel système de gouvernance excède la force du peuple. Il est un lourd fardeau et ne peut représenter ni ses intérêts ni ses idées. Les ¾ du budget de l’état sont pris dans la poche des gens, par l’intermédiaire des impôts indirects, le reste étant couvert par les impôts directs et les biens de l’état.[19] Le véritable pourvoyeur de ce capital gigantesque – le paysan, l’ouvrier et le petit-bourgeois – ne reçoit rien en retour ; ce capital est intégralement réparti entre les classes et les cercles du pouvoir. Les banquiers, les financiers, les courtiers en bourse, les spéculateurs – et leurs camarades, les industriels et les gros commerçants – constituent cette armée dans les poches de laquelle passe, par le biais des organes démocratiques, la plus grosse partie du budget. Derrière eux, les suivant avec grande difficulté et peine, les fonctionnaires, les chômeurs, les pensionnés qui réclament que des miettes tombent pour eux du couvert mis. L’état, c’est-à-dire le peuple payeur, devient l’objet de l’exploitation générale.

Aussi, l’état bourgeois représente-t-il aujourd’hui l’antithèse du passé. Dans la période industrielle du capitalisme, c’est-à-dire quand l’individualisme dominait la production, le capital s’acquérait par le processus industriel, l’état remplissait alors, principalement, une fonction de police ; il défendait et protégeait les rapports économiques existants mais ne prenait pas directement part au processus. Une quelconque action économique de l’état était considérée comme du maudit socialisme destiné à opprimer le pauvre bourgeois. Remplacer les canaux par le chemin de fer, faire passer un chemin de fer à la place d’un canal, signifient déjà le socialisme écrit Marx dans «le 18 Brumaire[20] ». La doctrine libérale de Spencer décrit justement cette époque.

Dans la deuxième période du capitalisme, celle dans laquelle nous nous trouvons, le pivot principal à extirper n’est pas le capital individuel, pas le bien propre du capitaliste, mais tout le capital social rassemblé dans les établissements financiers, puis investi dans les activités industrielles. La demande du capitalisme financier ne correspond plus à un état policier, gardien des lois et de la sécurité, il a aussi besoin d’un état – aidant à l’accumulation du capital social et se tenant à sa disposition. La mobilisation du produit du travail du peuple par les impôts, les lois banquières et boursières, ainsi que la garantie du crédit par l’état, créateur et dispensateur de tout nouveaux travaux, etc, etc. Voilà ce que réclame aujourd’hui la bourgeoisie à la gouvernance.

Toute la lutte actuelle sur le désarmement est principalement la lutte menée par le peuple pour alléger, pour diminuer le budget de l’état. La guerre est une politique non une technique ; si une politique belliqueuse règne sur la société, fût-elle armée d’arcs et de flèches – la guerre est inévitable. La bourgeoisie combat le désarmement non à cause de la guerre mais à cause du budget ; réduire l’impôt du peuple n’est pas son intérêt économique.

Un changement aussi radical des objectifs suscite la très puissante tendance actuelle – l’étatisme. Si auparavant, avoir une pharmacie municipale était considéré comme du socialisme, maintenant, la bourgeoisie elle-même produit du « socialisme » avec la plus grande énergie. Aujourd’hui, les nationalisations dans différents secteurs de production sont combattues non pour le principe mais en fonction de leur utilité. Dans la dernière plateforme électorale des socialistes ne figure qu’une seule critique, pour des raisons financières, au sujet de la nationalisation des chemins de fer : cela sera un poids trop lourd pour l’état… C’est pour les mêmes motifs qu’ils combattent la socialisation des branches de production fondamentales.

Quelles sont, aujourd’hui, les principales plateformes électorales des partis sociaux-démocrates anglais et allemand ? Aucune ne représente de danger pour le pouvoir bourgeois. Pourquoi ? Parce que de cette façon sa situation économique ne bouge pas ; ses principes de travail et de profit ne sont pas remplacés par un système économique contraire. Toutes ces nationalisations entrent dans le système capitaliste, obéissent à ses lois, les différences ne portant que sur quelques traits, le chœur des capitalistes quittera la production et se transformera en rentier, quelques nouvelles recettes apparaîtront au budget de l’état. Voilà tout.

Sans nul doute, de telles nationalisations auraient nui au capitalisme de la première période car, comme nous l’avons dit, il était fondé sur le capital industriel. Aujourd’hui, seule la nationalisation du capitalisme financier peut ébranler le régime capitaliste et ouvrir la voie à une économie socialiste. Celui qui tient à présent entre ses mains le capital social, qui patronne le crédit – règne aussi sur l’industrie, sur toutes les relations économiques actuelles. Le passage de cette puissance entre les mains de l’état est incompatible avec la domination bourgeoise, étant donné que cela reviendrait à inverser les rapports de force sociaux.

Ainsi, il y a deux chemins – celui de la bourgeoisie, celui du peuple, prolétaire. C’est finalement une question de rapport de forces et non de pure économie. La nationalisation des richesses sur la base des rapports entre les classes existantes n’est pas un slogan socialiste ; c’est un des rouages de la doctrine fasciste, représentatif de la suprématie bourgeoise ; c’est sur cette ligne que se tient la soi-disant « production planifiée », prêchée aujourd’hui par l’intelligentsia bourgeoise, l’hitlérisme et leurs adeptes. Seul le chemin du prolétariat se distingue par essence d’eux, il trace une ligne stricte entre l’ancien et le nouveau régime et se tient sur la ligne de la transformation socialiste.

On me dira : la nationalisation opérée par l’état bourgeois deviendra la première marche du socialisme dès que nous aurons conquis le pouvoir. Avec la même autorité, nous pouvons dire la même chose de tous les états – fasciste, militaire, aristocratique, etc… En fin de compte, tout restera au peuple. Nous, en revanche, nous sommes opposés à la nationalisation sous la dictature, étant donné que ce serait consolider cette dictature et repousser ce «en fin de compte» indéfiniment. Le chemin de la bourgeoisie était acceptable par nous tant que nous pensions que l’héritier de ce régime serait indubitablement la démocratie sociale. Mais, maintenant, il est avéré que les dictatures de toutes sortes deviennent plus facilement leur héritier que la démocratie prolétarienne, et donc que la socialisation bourgeoise se transforme en vecteur de leur consolidation. La démocratie bourgeoise contemporaine porte en elle l’esprit fasciste qui éclatera à la première approche d’une menace sociale. Le fascisme en tant qu’étatisme outrancier est son aspiration de classe. Dans les moments de grands conflits sociaux, toute la trésorerie préservée de la bourgeoisie devient une arme à actionner pour sauver son pouvoir.

Puisque, tant dans sa forme que son contenu, l’état bourgeois s’oppose à l’état populaire-prolétaire, il est évident que la conquête du pouvoir par les opprimés ne peut s’appuyer sur ses appareils, ses formes et ses règles de fonctionnement. Le parlementarisme, le système de vote individuel, une bureaucratie sans limite qui éloigne le peuple du gouvernement, des impôts exorbitants, un budget de plusieurs milliards – en un mot, tout l’arsenal de l’état contemporain doit passer dans l’histoire dès le changement de régime politique, et être remplacé par l’appareil d’état du peuple. Dans le cas contraire, la conquête du pouvoir devient un rouage du jeu parlementaire, un simple ministère, que le peuple mécontent frappe d’abord aux élections. La forme fondamentale de l’état populaire nous a été fournie par la Commune de Paris.

Voilà ce qu’on peut lire dans la Déclaration à la Nation de la Commune de Paris[21] :

La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société.

L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacun l’intégralité de ses droits, et à tous les Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur.

L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française.

Les droits inhérents à la Commune sont :

_Le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement ; l’administration des biens appartenant à la Commune.

_Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité, et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistraux et fonctionnaires communaux de tous ordres.

_La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de la liberté de travail.

_L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts ; garanties données à ces manifestations par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité.

_L’organisation de la défense urbaine et de la garde nationale, qui élit ses chefs et veille seule au maintien de l’ordre dans la cité.

Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des communes fédérées (…)

L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse.

L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles, en vue d’un but commun, le bien-être, la liberté et la sécurité de tous.

La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique.

C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres! (…) » [22]

Bref, un état ni bourgeois, ni bolchevique, mais au contraire démocratique et populaire. « Regardez la Commune, voilà la dictature du prolétariat », écrivait Engels.

Evidemment, Vandervelde a raison, « Le socialisme est contre l’état… »

________________

Au niveau de l’état, la bataille politique d’aujourd’hui est une bataille pour le pouvoir, non pour les réformes. A présent, toutes les classes et les partis au pouvoir crient aux réformes, tous sont réformateurs à condition de conserver le pouvoir. Le peuple est convaincu que le réformisme ne viendra pas à bout de ses maux : il a besoin d’une radicale, chirurgicale, opération sociale. Effrayée par cette perspective, la bourgeoisie fait même une diversion politique et essaye de se justifier par différentes formes de radicalisme populaire. La question fondamentale de la période historique actuelle n’est pas la réforme mais le pouvoir ; à qui il restera et saura, parallèlement, soumettre la société – l’état sera bâti à son image et selon ses intérêts. L’état bourgeois traditionnel est en crise, le temps l’a usé, il ne correspond plus à la société nouvelle. Deux chemins existent : – en arrière vers le despotisme, en avant vers la démocratie prolétarienne-populaire. Tous ceux qui s’arrêtent à mi-chemin sont condamnés. La société se partage en trois camps politiques qui entretiennent des rapports différents avec ce problème. Toutes tendances confondues, le camp des antidémocrates est uni dans le refus de la démocratie bourgeoise et dans l’installation, par quelque moyen que ce soit, d’un despote. Ils se battent avec une énergie farouche pour s’emparer du pouvoir, de tout le pouvoir. L’autre camp – celui de la démocratie bourgeoise, est paralysé, prisonnier des anciennes formules, impuissant à comprendre la nouvelle société et à trouver un remède en dehors de son grimoire périmé. Il stagne et est obligé de répondre aux questions actuelles par des discours fleuves. Le troisième camp, la démocratie prolétarienne et socialiste est divisée en deux tendances : une aile se trouve sous l’influence de la démocratie bourgeoise, et l’autre se rapproche du bolchevisme et, au nom du « soutien de la révolution russe », renforce l’effroyable despotisme soviétique. Le résultat de ces deux positions est essentiellement le même – la dislocation de la masse ouvrière et son déploiement en différents camps opposés. De sorte que l’unité du prolétariat se délite ; les liens de cette classe avec les larges masses effrayées par le bolchevisme se défont. L’armée socialiste, affaiblie et inactive, fait face à un ennemi actif.

En tout premier lieu, la question tactique soumise à débat par l’Internationale socialiste doit se solutionner par la restauration d’une idée. Sa ligne directrice est seule et unique : s’écarter de la démocratie bourgeoise comme du despotisme bolchevique et se mettre en marche sur le chemin de la démocratie prolétarienne et populaire, définitivement et fermement.

Novembre 1932

 

Imprimerie « La Gazette de Seine-et-Oise »

[1] Le régime politique adopté en Géorgie, à l’instar de la Suisse, était la démocratie semi-directe combinant à la fois des éléments de la démocratie représentative et de la démocratie directe : le peuple pouvant influer directement sur la politique du gouvernement par l’intermédiaire d’initiatives et de référendums. (Constitution de la 1ère République de Géorgie, articles 63 et 64). Note du Traducteur.
[2] Constitution de la Géorgie, articles 67, 68, 73, 98, 113, 115, 116, 117, 120, 123, 125, etc.
[3]  «  Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », Karl Marx 1852. Analyse du coup d’état de 1851
[4] Les tables de la loi de Moïse, chapitres 3, 5, 14, 15 ; le Lévitique chapitre 25.
[5] N. Jordania utilise dans sa traduction en géorgien le terme « citoyen ». N. du T.
[6] Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
[7] En français dans le texte. N. du T.
[8] Le Contrat social
[9] Discours sur l’héritage et les enfants naturels, 5 avril 1791 à l’Assemblée Constituante.
[10] Discours sur les subsistances, 2 décembre 1792, à la Convention. N. du T.
[11] Février 1848. N. du T.
[12] La Troisième République (1870 – 1940). N. du T.
[13] M.F. Engels. M.E. Dühring bouleverse la science, T.II, édition Costes. 1932.
[14] de Leipzig. N. du T.
[15]Selon le témoignage de Scheidemann (Note du trad. 1er chancelier de la République de Weimar), l’élimination de Guillaume et son entourage de la gouvernance s’est faite à la demande de l’Entente, Wilson a refusé d’entamer des pourparlers de paix avec ces gens. « Forvets », 9 oct. 1932 (« Forvets » journal Yiddish. Note du trad.)
[16] Victor Schiff (1895-1953), journaliste et écrivain social-démocrate allemand. N. du T.
[17] Article 1er de la Constitution: « Le Reich allemand est une république. Le pouvoir émane du peuple». N. du T.
[18] Forvets – 17 août 1932
[19] En France, le budget annuel de l’état et des municipalités équivaut à quatre-vingts milliards de francs environ.
[20] « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » de Karl Marx, 1852. N. du T.
[21] La Déclaration de la Commune de Paris débute par «Au Peuple Français ». N. du T.
[22] Extrait du Journal Officiel de la Commune, 20 avril 1871.

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« Politique » par Noé Jordania

 

Noé Jordania

Politique

Traduit du géorgien par Christine Pagava Boulez

à l’exception des citations tirées des traductions françaises des livres suivants :

« Histoire » d’Hérodote, traduction par Larcher 1842

« Histoire de la Guerre du Péloponnèse » de Thucydide, traduction par Jean Voilquin

« Le Prince » de Machiavel, traduction par Jean-Vincent Périès (1825)

« Politique » d’Aristote, traduction par Jules Barthélémy-Saint- Hilaire (1837)

 

Paris

1926

 

 

 

A ma très chère mère avec mon profond amour

– Christiné –

qui souffrit et fut persécutée à cause de moi

N.J

 

 

 

1- Politique

Qu’est-ce que la politique ?

L’étymologie du mot « politique » vient du grec « polis », qui signifie la cité-état étant donné que la Grèce antique ne connaissait pas d’autre type de cité. Ainsi, « polis » est une société de citoyens transformée en communauté, quelque soit l’étendue et la forme qu’elle prenne. Une communauté économique et administrative, quelque soit son étendue ou le nombre d’habitants qui la constituent, n’est pas une « polis ». Elle est une simple cité, au sens contemporain.

Le trait caractéristique de la « polis » est la souveraineté. Il en découle que toutes les activités – dont l’objet est l’organisation et la gouvernance de l’état, sont des activités politiques, c’est-à-dire de la politique.

L’état est la « polis », les mesures concernant l’état sont donc de la politique, l’élaboration et la mise en œuvre de ces mesures sont des activités politiques. L’état a des exigences multiples, c’est pourquoi la politique, aussi, est multiforme. L’agriculture envisagée du point de vue de l’état est de la politique économique ; la politique administrative interne de la politique intérieure ; les relations avec les autres états de la politique extérieure, etc… C’est ainsi que le travail est  divisé en fonction de sa teneur et de son objectif. Il existe une politique conservatrice, réactionnaire, libérale, socialiste, etc…

Un trait caractéristique de l’état est l’individu et le territoire, c’est-à-dire le séjour d’un groupe d’individus définis sur un espace défini. Prendre soin de ces habitants est l’objet de l’action politique, autrement dit de la politique. Par conséquent,  la question politique fondamentale réside dans la défense des frontières et, à l’intérieur d’elles, de tel ou tel régime.

La société primitive n’est pas fixée à la terre, elle n’a pas de frontières ; elle est nomade, elle habite tantôt  un lieu, tantôt un autre ; elle vit une vie itinérante de berger ou de chasseur. Ses liens sont formés par la parenté de sang, une descendance commune. Ici, l’un des principaux champs politiques est absent.

Cette société ne connaît pas la division de classes, le partage des richesses. Le rapport inférieur-supérieur repose sur l’âge et la parenté. Les us et coutumes sont familiaux. Là, aussi, manque le deuxième champ de la politique.

L’objet de la politique est la société divisée en classes et attachée à un territoire. L’état et son action ne font que défendre cela, aujourd’hui. Lorsque les classes disparaîtront et que les frontières de l’état seront transformées en délimitations administratives, la politique sera également reléguée, peut-être même disparaîtra-t-elle. La place principale dans l’activité de la communauté sera occupée non par elle mais par l’agriculture, la technique, la science, l’art, le commerce, le travail social de manière générale.

La politique revêt deux aspects – pratique et théorique. Le premier s’occupe des faits, des événements historiques effectifs ; le deuxième s’occupe, quant à lui, de les apprendre, étudier, trier. Celui qui crée le fait relève de la politique pratique, celui qui étudie ce fait et écrit dessus est un théoricien, un homme de cabinet. L’un est un acteur politique, l’autre un écrivain.

La politique est un art en soi, tout comme la médecine ; elle est fondée sur l’étude de la science politique, c’est-à-dire de l’état, pour être mise au service de la collectivité. L’histoire, l’économie, la sociologie, l’ethnographie, la psychologie, l’archéologie – sont des sciences ; la politique représente leur aboutissement, leur connaissance et leur utilisation particulières. Une société malade a besoin du politique, comme l’individu malade a besoin du médecin.

La société contemporaine est affligée par un fléau majeur – la répartition des richesses entre les individus, la division pauvreté-richesse. Depuis l’origine, la politique étudie cette maladie, cherche son remède, travaille dessus et vit avec. Comment organiser cette société malade ? Qui commande ? Qui se soumet ? Qui gouverne ? Tel est l’éternel objet de la politique, la signification du travail politique, le but de l’action politique.

Ainsi, l’objet de la politique est de gouverner, de dispenser ses soins aux personnes.

2 – Gouverner

 Gouverner signifie le gouvernement d’individus par des individus. Le gouvernant et le gouverné sont une seule et même entité ; dans les deux cas l’affaire concerne l’homme, la société. Soigner les animaux n’est pas gouverner, le berger ne gouverne pas. La conquête de la nature donne une grande force, une grande richesse, elle ne confère pas la puissance politique.  Elle peut éventuellement servir d’intermédiaire pour y accéder,  en soumettant les individus. Mais en soi, elle ne constitue pas l’objet de la politique, la combattre ne constitue pas un combat politique.

L’objet de la politique est l’homme.

L’homme se distingue par deux propriétés : sa filiation et ses biens. Il est le fils de sa tribu, il appartient à sa classe. Ces deux notions sont incontestablement réunies en une même et seule personne, mais pas dans une assemblée de personnes, ou une collectivité. Et cette dernière ne revêt pas nécessairement un caractère national. Dans l’ancien temps, les plus grands états étaient  multinationaux. Alors, les sociétés ne se composaient ni ne se décomposaient selon un critère ethnique ; elles ne menaient pas de combat politique autour d’elles. La constitution en entités nationales des sociétés de classe est un phénomène des temps modernes.

En revanche, la seconde propriété de la personne, l’aspect économique, reste définitivement inchangée quels que soient l’époque et les circonstances. A une situation particulière répond la société et le gouvernement correspondants. La gouvernance des hommes par le chasseur et le berger revêt un caractère économique et administratif. Le temps de l’état commence avec la sédentarisation, c’est alors que naît le gouvernement politique – la domination de l’homme par l’homme. Cette domination adopte différentes formes (esclavage, servage, prolétariat) mais, dans tous les cas, gouverner signifie dominer les hommes et non les biens, dominer la communauté et non la nature.

Etant donné que ce phénomène politique majeur demeure invariable, sa cause l’est aussi. La société est en constante mutation, une société tombe, une autre lui succède. Les instruments de travail changent de façon stupéfiante. Le siècle de la téléphonie sans fil ne ressemble en rien au siècle de l’arc et de la flèche. La civilisation, la culture, la technique se sont brillamment développées ; tout a changé, seule la problématique politique ne change pas. Aujourd’hui comme 5000 ans auparavant, la question se pose : quelle doit être la forme de  gouvernement ? Et sur cette question la bataille fait rage. Pourquoi ? Parce qu’une donnée, une caractéristique, est restée immuable, celle qu’Aristote fut le premier à noter : la répartition  inchangée des richesses entre les hommes, l’existence de riches et de pauvres et leur combat, et par conséquent le problème politique reste le même.

Comment le riche doit-il faire pour dominer le pauvre ? Comment le pauvre doit-il faire pour se débarrasser du riche ? Voilà l’éternel, le constant problème qui se pose depuis des milliers d’années. Si Aristote se réveillait aujourd’hui et prenait connaissance de nos rapports politiques, nos programmes, nos partis, notre lutte, il dirait certainement : « Vous n’avez rien fait, nous avions tout cela aussi ; vous avez perdu 2 500 ans. » Mais quand il se rendra à la gare de chemin de fer et parcourra l’Europe en quelques jours, il restera bouche bée : « Et bien, cela on ne l’aurait jamais imaginé ! Les hommes ont égalé les Dieux ! «

Et ainsi, l’humanité stagne sur le plan politique. Ce n’est que sur le plan technique et culturel qu’elle progresse et se développe. En effet, gouverner est indissociablement lié aux divisions économiques de la société, à ses différences de classe.

Gouverner est donc l’objet de la politique, dominer les individus celui du gouvernement.

Par quel moyen les gens accèdent-ils au pouvoir ?

Comment se réalise la domination d’un individu sur un autre ?

Pour le comprendre, il faut connaître les principes fondamentaux de gouvernement.

  1. Les deux principes de gouvernement

La société est divisée en classes, les classes en groupes. Chaque classe tente d’assujettir les autres classes et de les commander ; chaque groupe tente de prendre le pouvoir sur sa propre classe, comme sur les autres classes, et de s’emparer du gouvernement. Souvent, plusieurs classes s’unissent contre un même adversaire et forment un front commun. De ces trois processus naissent tous les changements politiques, tous les gouvernements. C’est le régime correspondant au processus victorieux, qui s’établira.

De ces multiples variables, on peut dégager deux courants fondamentaux, deux principaux scenarios dont découlent tous les autres. Deux types de gouvernement leur correspondent : sans compromis et fondé sur le compromis. Expliquons.

Quand une quelconque partie de la communauté prend la tête de l’état et n’est pas obligée de partager le pouvoir obtenu, elle devient autocrate, absolue, ne respecte aucune limite. Dans ce cas, le gouvernement est dit sans compromis, despotique.

Quand le dirigeant est dans l’obligation de partager le pouvoir avec d’autres éléments, classes ou groupes, sans lesquels il ne saurait le conserver, alors un accord entre eux se produit, un compromis, le partage du pouvoir. Le compromis politique est instauré.

Dans le premier cas, on a à faire à la domination d’un groupe, la victoire d’un cercle restreint sur les classes ; dans le deuxième, à la victoire d’une classe ou d’une coalition de classes, à la victoire d’un large cercle sur un cercle restreint.

Tout dirigeant tente d’accaparer la totalité du pouvoir et d’augmenter le nombre des assujettis. C’est caractéristique de la domination, de la puissance du gouvernement. Si l’on ne met pas de freins à son appétit, si une force adverse n’apparaît pas pour le circonscrire, alors le despotisme triomphe et la collectivité est réduite en esclavage. Cela se produit quand la direction passe entre les mains d’un groupe, une assemblée restreinte de personnes qui se situent au-dessus des classes et sont indépendantes d’elles.

Quant à la domination de classe, elle réclame un compromis avec ses composantes. Un compromis avec les divers groupes de cette classe, aux dépens des autres classes. Mais ces dernières sont aussi gagnantes en comparaison de la domination de groupe, étant donné que les éléments faibles de la classe dominante deviennent obligés d’aider les autres classes pour défendre le compromis conclu. Les barons anglais se servaient de leurs vassaux dans leur combat contre le roi et partageaient leur butin avec eux. De manière générale, les classes sont liées les unes aux autres, et aucune ne peut aller de l’avant sans que les autres ne suivent. Le peuple recueille les miettes tombées de la grande table. Dans le despotisme, ceci est exclu ; tous sont également esclaves devant le despote.

Le véritable gouvernement de classe ne peut se montrer despotique, car reposant sur une base étroite, son élimination s’avèrerait facile. C’est pourquoi toute classe victorieuse cherche à élargir sa base, à se rallier des classes parentes et à consolider, ainsi, le compromis politique. La révolution est d’autant plus vaste et profonde que les classes sont nombreuses à y participer et que la victoire générale repose sur un accord général.

Comment peut-on protéger le compromis existant ? Deux moyens existent : politique et militaire, autrement dit la loi ou les armes. Toutes les constitutions contemporaines signifient la protection du compromis par la voie politique. Le parlement, les ministères, les tribunaux, etc. se complètent, se fortifient et défendent les droits existants de concert. Mais, imaginons que de telles garanties n’existent pas, alors c’est le glaive qui prendra leur place et le droit bafoué sera défendu au moyen des armes. Quand le roi d’Angleterre violait le traité signé avec ses barons, ces derniers se réunissaient et lui déclaraient la guerre. Le roi vaincu signait derechef un traité, derechef le rompait, derechef une guerre civile éclatait et ainsi de suite, jusqu’à ce que le parlement soit établi et que la constitution se substitue à la garantie des armes.

La société recherche des conditions de vie normales, une existence paisible, l’assurance d’un travail et de ses fruits et crée l’ordre politique correspondant. Celui-ci peut se présenter sous différents types, formes, peut emprunter divers aspects. Aristote nous rapporte que plus de 200 constitutions auraient été établies Dans la seule petite Grèce. Les différentes manières de gouverner sont tout aussi nombreuses. L’ensemble de ces constitutions peut être regroupé selon deux fondements, deux statuts :

L’un est le gouvernement sans compromis, c’est-à-dire despotique, l’autre le gouvernement avec compromis, c’est-à-dire fondé sur la loi. La différence de principes n’existe qu’entre ces deux courants. Eux seuls confèrent les deux formes fondamentales dans les limites desquelles les différents pouvoirs prennent leur source

Tels sont les principes de gouvernement.

Quelles sont ses formes ?

  1. les formes de gouvernement

Aristote écrit : «« Ce qui multiplie les formes de constitutions, c’est précisément la multiplicité des éléments qui entrent toujours dans l’État. D’abord, tout État se compose de familles comme on peut le voir; ensuite, dans cette multitude d’hommes, il y a nécessairement des riches, des pauvres, et des fortunes intermédiaires. Parmi les riches comme parmi les pauvres, les uns possèdent des armes, les autres n’en ont pas. Le bas peuple se partage en laboureurs, marchands, artisans (…) Il s’ensuit évidemment que les espèces de constitutions doivent être, de toute nécessité, aussi diverses que ces parties mêmes le sont entre elles, suivant leurs espèces différentes. »[1]

Comme vous le constatez, les formes de gouvernement[2] sont étroitement liées à la division sociale du peuple, et à la lutte des classes. La classe qui sort victorieuse de cette lutte instaure le régime correspondant à sa nature. L’exemple classique de forme de gouvernement nous a été décrit par Hérodote ; il se répète jusqu’à aujourd’hui, et peut être considéré comme l’ancêtre de toutes les formes de gouvernement.

Hérodote nous conte la chose suivante :

Les conspirateurs perses massacrèrent le roi Smerdisi et toute sa suite ; ils s’emparèrent du royaume et se réunirent pour étudier la forme de gouvernement convenable (521 avant J-C). Trois chefs présentèrent trois propositions différentes.

Otanes dit : « Je crois que l’on ne doit plus désormais confier l’administration de l’Etat à un seul homme, le gouvernement monarchique n’étant ni agréable ni bon. Vous savez à quel point d’insolence en était venu Cambyse, et vous avez éprouvé vous-mêmes celle du mage. Comment, en effet, la monarchie pourrait-elle être un bon gouvernement ? Le monarque fait ce qu’il veut, sans rendre compte de sa conduite. L’homme le plus vertueux, élevé à cette haute dignité, perdrait bientôt toutes ses bonnes qualités. (…) il renversera les lois et coutumes des ancêtres, il attaquera l’honneur des femmes, et fera mourir qui bon lui semble, sans observer nulle formalité. Il n’en va pas de même du gouvernement démocratique. Premièrement on l’appelle isonomie (l’égalité des lois); c’est le plus beau de tous les noms : deuxièmement, il ne s’y commet aucun des désordres indissociables de l’Etat monarchique. Le magistrat est tiré au sort ; il est responsable de son administration, et toutes les délibérations s’y font en commun. Je suis donc d’avis d’abolir le gouvernement monarchique, et d’établir le démocratique, parce que tout se trouve dans le peuple ».

Megabyse : « Je pense comme Otanès, qu’il faut abolir la tyrannie, et j’approuve tout ce qu’il a dit à ce sujet. Mais quand il nous exhorte à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s’écarte du bon chemin : rien de plus insensé et de plus insolent qu’une multitude pernicieuse ; en voulant éviter l’insolence d’un tyran, on tombe sous la tyrannie d’un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise, c’est avec connaissance : le peuple, au contraire, n’a ni intelligence ni raison. Eh! Comment en aurait-il, lui qui n’a jamais reçu d’instruction, et qui ne connaît ni le beau et l’honnête, ni le décent ? Il se jette dans une affaire, tête baissée et sans jugement, semblable à un torrent qui entraîne tout ce qu’il croise sur son passage. Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie ! Pour nous, choisissons les hommes les plus vertueux ; mettons-leur la puissance entre les mains : nous serons nous-mêmes de ce nombre ; et, suivant toutes les apparences, des hommes sages et éclairés ne donneront que d’excellents conseils».

Darius : « L’avis de Mégabyse contre la démocratie me paraît juste et plein de sens ; il n’en est pas de même de ce qu’il a avancé de l’oligarchie. Les trois sortes de gouvernements que l’on puisse proposer, le démocratique, l’oligarchique et le monarchique, étant aussi parfaits qu’ils peuvent l’être, je dis que l’état monarchique l’emporte de beaucoup sur les deux autres ; car il est constant qu’il n’y a rien de meilleur que le gouvernement d’un seul homme, quand il est homme de bien. Un tel homme ne peut manquer de gouverner ses sujets d’une manière irrépréhensible : les délibérations sont secrètes, les ennemis n’en ont aucune connaissance. Il n’en est pas ainsi de l’oligarchie : ce gouvernement étant composé de plusieurs personnes qui s’appliquent à la vertu dans la vue du bien public, il naît ordinairement entre elles des inimitiés particulières et violentes. Chacun veut primer, chacun veut que son opinion prévale : de là les haines réciproques et les séditions ; des séditions on passe aux meurtres, et des meurtres on revient ordinairement à la monarchie. Cela prouve combien le gouvernement d’un seul est préférable à celui de plusieurs. D’un autre côté, quand le peuple commande, il est impossible qu’il ne s’introduise beaucoup de désordre dans un Etat. La corruption, une fois établie dans la république, ne produit point des haines entre les méchants ; elle les unit, au contraire, par les liens d’une étroite amitié : car ceux qui perdent l’Etat agissent de concert et se soutiennent mutuellement. Ils continuent toujours à faire le mal, jusqu’à ce qu’il s’élève quelque grand personnage qui les réprime en prenant autorité sur le peuple. Cet homme se fait admirer, et cette admiration en fait un monarque ; ce qui nous prouve encore que, de tous les gouvernements, le monarchique est le meilleur… »[3]

La majorité des conjurés prit parti pour Darius. La monarchie fut déclarée. Darius fut désigné roi.

Comme vous le pouvez le constatez, en des temps immémoriaux, ces hommes d’action perses nous ont proposé toutes les formes fondamentales de la politique. Ils ont clairement posé la question – Qui dirige ? Et, il leur a été répondu clairement : un grand nombre de personnes, un petit nombre de personnes, une seule, autrement dit la démocratie, l’oligarchie ou la monarchie. Voilà la discussion historique ayant trait, dès l’origine, à l’organisation du pouvoir.

Assurément, la démocratie est un large compromis politique, c’est l’accord entre des classes et des groupes pour que le travail et la lutte se produisent dans des conditions légales. L’oligarchie et la monarchie peuvent aussi être de groupe et de classe. Otanes définit la monarchie de groupe, étant donné que l’Asie ne connaissait pas d’autre type de monarchie. La domination d’un groupe oligarchiquement ou monarchiquement, c’est-à-dire directement ou par le biais d’une personne, signifie la concrétisation d’un seul et même principe : le gouvernement sans compromis, le despotisme.

Le despotisme se présente sous deux formes : monarchique et oligarchique.

Examinons-les séparément.

  1. Le despotisme monarchique

D’où est née la monarchie ? Qui était ce personnage qui, le premier, a osé dire – Je dois diriger le peuple ? D’où a-t-il reçu ce droit incommensurable ?

A cette question, toute l’histoire mondiale apporte une seule et même réponse. Ainsi, par exemple, comment « La vie des Kartl » nous raconte-t-elle l’avènement du premier roi en Géorgie ? Les Géorgiens se partageaient en clans sur la base de la parenté. Chaque clan était dirigé par le plus ancien, l’aîné de la famille (ou chef de clan) et il dirigeait ses parents comme un père. Or, il se produisit un événement inattendu : un chef de clan, de Mtskheta, prit de l’importance, il domina les autres et se proclama roi. Ce furent les débuts de la monarchie.

Que signifie se couper de sa condition ordinaire et s’élever ? Cela signifie que, pour diverses raisons, la communauté de Mtskheta s’est développée, le lien de parenté s’est dilué, les classes se sont renouvelées, les riches se sont rassemblés autour du chef de clan, et ont dominé les laissés pour compte.

C’est partout ainsi que naquit la monarchie, en Egypte, Assyrie, Babylone, etc. Selon les termes de Maspero : « Les Egyptiens anciens vivaient en communautés paysannes, le long du Nil, et formaient de nombreux petits états. Puis, ils se fondirent les uns dans les autres : il ne resta plus en présence que deux grandes principautés indépendantes avec leurs propres souverains.  Finalement, l’un d’eux réunit ces entités sous un même sceptre et fit de l’Egypte un seul royaume. »[4]

D’une manière ou d’une autre, la monarchie est née par le sang et par le fer, sur les ruines des coutumes des clans. Pour la première fois, les classes nouvellement enrichies ont crié au monde – Nous arrivons, laissez-nous la voie libre ! En tous lieux, la première monarchie fut de classe et de compromis. Le roi fait les affaires de sa classe, il la commande dans la guerre comme dans la paix. Mais, dès que le principe monarchique est en place, il se développe et va jusqu’à son terme. Le monarque possède un palais, des gardes personnels, une armée, des employés, des portiers, tout un rassemblement de personnes qui dépendent de lui. Le groupe du palais se constitue, en dehors de la classe dominante, avec ses intérêts et aspirations propres. Sa classe ne lui dicte plus ses ordres, et il place ses intérêts au-dessus de ceux de sa classe. La lutte entre le trône et la classe dominante fait rage.

La monarchie despotique s’établit là où le roi remporte la victoire ; ce n’est que là où il a été battu que se trouve la monarchie de compromis. La Géorgie et toute l’Europe occidentale sont tombées dans la deuxième catégorie. L’Asie et la Russie dans la première. [5]

Ainsi, la monarchie despotique signifie que la politique est faite autour du trône par un groupe restreint, signifie l’appropriation de tout le pouvoir et la transformation de l’ensemble des classes en esclaves obéissants.

Le trait caractéristique du despotisme est de gouverner sans loi, ni règle élaborée ou proclamée, mais avec la force, la ripaille, et des objectifs bien précis. Là, personne n’a de garantie, ni sur ses biens ni sur sa personne. Un ordre imprévu décide de tout. Pierre le Grand festoie, soudain il se souvient de quelque chose, aussitôt il griffonne un bout de papier et adresse un « oukase » au sénat. Les streltsy coupaient les têtes sans s’embarrasser de tribunaux et, lui-même, retroussait ses manches et, la hache à la main, remplaçait le bourreau. Il imposait des règles de comportement et des règles d’état par des mesures de police, au même titre qu’il imposait les uniformes, la tenue des soirées, les danses, le moindre détail. En somme, le despote ne prend en considération aucune classe, pas plus que l’avis général ou la situation de qui que ce soit. C’est lui qui décide et applique selon son bon vouloir. Sa puissance est sans limite, sans fin. Les groupes qui s’opposent à lui, les laissés pour compte, éloignés du trône, n’essaient ni de le remplacer ni d’instaurer un régime différent, mais cherchent à en tirer un profit personnel.

Sous le despotisme, le despote change mais le régime demeure. Il se produit une révolution de palais avec des conjurés, le changement de souverain par le meurtre et la traîtrise. Ils assassinèrent Pierre et le remplacèrent par sa femme Catherine ; ils assassinèrent Paul et le remplacèrent par Alexandre. La lutte des groupes s’effectue au bénéfice de leur candidat. Celui qui remporte la victoire poursuit la politique du vaincu.

Ainsi se présente le despotisme monarchique.

Comment se présente le despotisme non monarchique ?

  1. Le despotisme d’un petit nombre

Le gouvernement direct par un groupe est le despotisme oligarchique. Un petit nombre de personnes, issues de différentes classes et réunies en une seule organisation transformée en parti unique, détient le pouvoir et commence à commander sous la direction d’un chef. D’où celui-ci tire-t-il sa puissance ? Par une seule voie, l’usurpation. C’est-à-dire en s’emparant du droit des autres, en le leur ôtant, en l’usurpant, en se l’appropriant. Les Grecs anciens qualifiaient de tyrannie le gouvernement instauré de la sorte, et ceux qui le dirigeaient de tyrans.[6]

Ainsi, la deuxième forme de gouvernement despotique est la tyrannie, c’est-à-dire une oligarchie de tyrans. Sa nature et sa propriété fondamentales ne diffèrent en rien du despotisme monarchique. Les deux despotismes s’appuient sur un seul et même principe, se fondent sur une seule base.

En premier lieu, ces deux gouvernements refusent le troisième – la démocratie. Megabyse et Darius se défient de concert du peuple. Le peuple est ignorant et stupide, il va tout détruire si on le laisse faire, dit le premier. Avec le gouvernement du peuple ce sont ses ennemis qui vont le dominer, le martyriser ; le mal va déployer ses ailes, dit le second. Ce sont les deux thèses des tyrans, celles des règles bolchéviques. Par conséquent, le peuple ne peut se libérer lui-même, il a besoin d’un sauveur ! Qui ? Quelqu’un qui soit au-dessus du peuple, qui soit exceptionnellement dévoué et puissant, disent les monarchistes et les usurpateurs. Le procédé est là aussi unique : un pouvoir sans limite, le despote.

Comment s’empare-t-on du pouvoir ?

Aristote écrit : « Une tyrannie est une monarchie exerçant sur la communauté politique un pouvoir despotique ; il y a oligarchie quand ce sont ceux qui détiennent les richesses qui sont souverains dans la constitution,  dans la démocratie au contraire, quand ce sont ceux qui ne possèdent pas beaucoup de richesses, mais sont des gens modestes. »[7] « Le tyran se présente au nom du peuple et s’oppose aux citoyens riches. » « Presque tous les tyrans ont été d’abord des démagogues, qui avaient gagné la confiance du peuple en calomniant les principaux citoyens. »[8]

Dans ces circonstances, iI est évident que la privation de droits s’effectue avec le concours du peuple. La lutte des classes, que se livre les riches et les pauvres dans cette société, se produit pour que les droits se transmettent non au peuple mais à certains de ses « défenseurs ».

La domination de ce nouveau groupe ne se produit qu’en des temps particuliers, sur le terrain précis de la lutte sociale. Quand cette lutte atteint une importance considérable et détruit l’édifice de l’état, quand les anciennes lois devenues obsolètes perdent de leur force morale, de leur autorité exécutive, la fracture révolutionnaire se fait, le transfert des droits d’une classe à une autre. Les habiles et les hardis mettent, alors, à profit ce moment critique pour ramasser le trésor tombé.

C’est ainsi, que la tyrannie s’installa dans les républiques grecques au IVème s. avant J-C. Le peuple qui s’était massivement insurgé contre le gouvernement de l’aristocratie oligarchique, le vainquit et tomba entre les mains des démagogues. Ceux-ci se battaient conjointement avec le peuple, le manipulaient et le menaient, mais ils le dépossédèrent du fruit de la victoire qu’ils s’approprièrent. Ceci correspond à la tyrannie instaurée au terme d’un mouvement révolutionnaire. Mais, il existe également une tyrannie introduite de l’extérieur par un état voisin qui apporte la guerre. Ainsi, par exemple, Sparte fit irruption par-delà les frontières d’Athènes, vainquit son gouvernement démocratique, établit sur le territoire trente tyrans en tant que gouverneurs, leur attribua une garnison et une armée, plongeant, ainsi, cette société libre dans un esclavage politique total. Les gouverneurs créèrent dans chaque ville et village leurs organisations de soutien, leur octroyèrent tous pouvoirs sur les habitants et, ainsi, fortifiés à l’intérieur par leur parti, à l’extérieur par une armée étrangère, ils débutèrent l’effroyable terreur.

Le despotisme est donc de deux sortes : monarchique et d’usurpation. Sur quoi s’appuie-t-il ?

  1. Les appuis du despotisme

Le despote s’appuie sur le peuple. Comment ?

Le despotisme monarchique vient de temps immémoriaux et se transmet par héritage. Des éléments religieux lui sont étroitement liés. Par l’intermédiaire du clergé, le monarque victorieux se proclame substitut de Dieu, représentant ecclésiastique suprême, et cette idée va se loger dans le peuple. Le peuple croyait que les pharaons descendaient du dieu Amon, les rois d’Assyrie du dieu Assur, ceux de Moscou étaient les oints du Seigneur. Cette tradition constitue la base la plus puissante de l’autorité de cette forme de gouvernement.

Cette base manque aux tyrans, ces « malfrats » d’hier, leur domination s’est effectuée sous les yeux d’une société consciente ; aucun voile ne les masque.  C’est pourquoi, ils sont obligés de se reposer entièrement sur de nouveaux moyens, de trouver de nouveaux fondements à diffuser dans le cœur des gens.

Le principal souci des deux despotismes concerne la conservation du pouvoir. C’est dans ce but qu’ils combattent toutes les sortes d’organisations indépendantes, toutes les unions libres du peuple et des cercles supérieurs de la société. Se font face, d’un côté, le pouvoir et les organisations de partisans et de privilégiés constitués par ses soins, et de l’autre, la populace, un troupeau d’individus, inorganisé, sans cervelle, sans chef. Le peuple subit le joug et soutient le despote parce que ce dernier cherche à conquérir ses faveurs selon différents moyens.

Le monarque suscite la sympathie du peuple parce qu’il pourchasse les meilleurs enfants des classes supérieures, les hommes de bonne famille et ne leur donne aucune possibilité. Pourquoi ? Parce que le despote ne se voit d’ennemi que dans ce milieu d’où sort ou pourrait sortir son remplaçant, prétendant au trône, prétendant à la souveraineté. Le fils de gens simples ne soupire pas après la couronne, il n’y a donc pas lieu de le craindre. En revanche, l’aristocratie reste en permanence dans cette expectative ; elle espère faire du trône son instrument, y asseoir son homme et elle complote dans ce but. Le monarque en place sort de ce milieu et ne souhaite ni en dépendre ni en être le jouet. Il extermine l’aristocratie à la grande satisfaction du peuple. Ivan le terrible avec son organisation terroriste, l’opritchina, anéantit les nobles descendants de Rourik, exécuta énormément de boyards et s’empara de leurs biens. Il s’appuya sur des gens de basse extraction. Toute une littérature fut produite par ces démagogues et on peut y découvrir du « démocratisme ». Quand, dans l’intérêt de sa dynastie, le roi de Perse coupait la tête de ses satrapes, le peuple le glorifiait – il nous a débarrassé de nos bourreaux ! Bien que cela n’améliore en rien sa situation, et qu’un autre satrape ne vienne pour remplacer le précédent… Mais, la populace ne voit pas si loin et pense que le roi est son allié, et ses auxiliaires ses adversaires.

Dans une société développée où la lutte des classes se déroule de manière organisée, le roi s’adresse au peuple selon ce stratagème pour mieux se débarrasser de ses concurrents. Pour affaiblir les patriciens au sénat, Tarquin, roi de Rome, y fit entrer des plébéiens ; comme, même ainsi, il ne parvint pas à briser les sénateurs patriciens, son fils, Tarquin le superbe, les exécuta en grand nombre. Or, en la circonstance, le peuple ne mordit pas à l’hameçon. Il prit parti pour l’aristocratie et provoqua la révolution. La monarchie fut abolie, la république instaurée. L’empereur Sévère répéta la tentative de Tarquin avec davantage de succès. Il châtia 41 sénateurs avec femmes et enfants, descendants et esclaves, puis extermina l’aristocratie de Galice et d’Espagne. Là, le peuple se montra particulièrement confus et faible, il abandonna les patriciens pourchassés. Le despote l’emporta !

Des moyens similaires furent employés par les rois d’Angleterre. Pendant des siècles, le trône et l’aristocratie se combattirent. Mais, en l’occurrence, les autres classes ne suivirent pas le roi ; il se retrouva isolé et le parlementarisme naquit.

En bref, la victoire du despotisme se produit avec le concours du peuple et l’extermination des cercles apparentés au despote. Le monarque proclame son rival ennemi du peuple et instrumentalise ce dernier contre lui.

Comme vous le constatez, la persécution par les bolcheviks de leurs rivaux – les socialistes, ne fut pas inventée par eux. Elle est dans la nature du despote. Sans elle, ce dernier ne parviendrait pas à garder le pouvoir.

Ainsi que nous le verrons ci-après, en démocratie, les concurrents – c’est-à-dire les plus proches politiquement, ne sont pas exterminés ; bien au contraire, ils nouent une véritable alliance contre l’ennemi. Dans le despotisme, l’alliance se fait avec tous pourvu que le challenger soit éliminé.

Le despote persécute non seulement l’aristocratie du pays mais également le clergé, s’il subodore une quelconque opposition chez eux. Le pharaon Toutankhamon, dont la tombe fut découverte récemment, assujettit les prêtres non seulement en fermant les temples mais en supprimant le dieu auquel ces temples étaient consacrés. Le pharaon Kheops ferma tous les temples d’Egypte pour apparaître aux yeux du peuple comme le seul dieu. La persécution religieuse dura plus d’un demi-siècle. Même le pape de Rome fermait fréquemment les églises dans tel ou tel royaume et ne les rouvrait que lorsque le roi, qui s’opposait à lui, lui demandait pardon à genoux.

Là aussi, les bolcheviks n’ont rien inventé. La persécution religieuse est dans la nature du despote. Celui-ci ne reconnaît aucune organisation indépendante ; il n’a confiance en personne, même pas en dieu.

Chaque persécution du despote vise non le peuple mais ses ennemis personnels ; il ne craint pas le peuple mais la classe dominante qui l’entoure. C’est ainsi que le despote atteint son but. Il tient l’aristocratie en laisse grâce à sa peur du peuple – je vais lâcher ce fauve et il vous dévorera – et il tient le peuple en laisse grâce à la chasse à l’aristocrate ; le despote ne pourchasse évidemment pas l’ensemble de la classe sociale mais certains de ses cercles désobéissants. C’est ici que le peuple est perdant car il subit deux fléaux. Quant aux chefs, ils continuent à vivre dans les délices et la conspiration. Leur prétention au trône ne faiblit jamais.

Si le monarque est contraint de s’appuyer sur une idéologie divine pour conserver son pouvoir sur le peuple, que reste-t-il comme alternative au despote, le malfrat d’hier, sorti du peuple et coupé de toute tradition ?

Le peuple représente son seul soutien. C’est pourquoi le despote imite le monarque en tout, avec cette différence qu’il applique avec arrogance sa méthode et fonde sur elle tout son système politique. Le despotisme du tyran n’a pas de limite, rien ne l’arrête, ni la religion, ni les us et coutumes, ni l’amitié, ni les liens de parenté, aucune considération sinon une : comment conserver le pouvoir ? Il commande uniquement grâce à sa politique sociale qui lui procure l’adhésion du peuple et le garde soumis.

Quelle est cette politique ?

  1. La politique sociale du tyran

Pendant l’antiquité grecque, Périandre, le tyran de la république de Corinthe, reçut la demande suivante d’un émissaire du tyran de Millet : apprends-moi comment je puis conserver le pouvoir. L’hôte prit des ciseaux et fit couper  toutes les têtes des tiges de blé qui dépassaient dans un jardin. L’émissaire rapporta cette histoire à son maître et celui-ci comprit le secret de la tyrannie.

Toute la politique sociale du tyran réside dans cette doctrine de Périandre : abaisser celui qui est élevé, rétrograder celui qui se met en avant, diminuer celui qui a poussé, niveler automatiquement les hommes au plus bas niveau par la force, le sang et le châtiment. Telles sont les principales armes de gouvernement de la tyrannie. Ici, la société et chacun de ses membres restent cloués à un échelon inférieur ; personne n’a le droit de s’élever. Gravir un échelon supérieur et être suivi par d’autres représente une insolence immédiatement payée par la confiscation de tous les biens, la prison et la mort. Ici, le riche s’appauvrit, le pauvre devient indigent, et l’indigent se transforme en populace dotée de privilèges. L’anéantissement du supérieur réjouit l’inférieur ; la dilapidation de ses biens réjouit la populace ; la chute du riche le ravit.

Nabis, dictateur de Sparte, exécuta beaucoup de riches, distribua leurs biens et leurs femmes à ses partisans ; celui que le glaive épargna fut exilé, ses biens confisqués.

Trente tyrans d’Athènes formèrent une organisation de jeunes partisans et leur confièrent la direction des citoyens. Selon Xénophon, en huit mois ils massacrèrent plus de personnes qu’il n’en périt en trente ans de guerre. Posséder des biens fut considéré comme une faute, les riches étaient punis par la confiscation et la mort. Ils n’osèrent pas s’attaquer au seul Socrate et se contentèrent de lui interdire d’enseigner aux jeunes.

Le gouverneur de Syracuse extermina les riches, il s’empara de leurs biens et les distribua aux membres de son parti. Il partagea les maisons, les mobiliers, les meilleures terres qu’on puisse désirer. Il libéra les esclaves. Dans les quartiers voisins de son palais, il logea ses partisans et expulsa tous les propriétaires. Il dépouilla tous les temples et versa à son trésor leur or et leur argent. Cela s’est produit partout et toujours sous toutes les tyrannies despotiques.

Ainsi, la politique sociale du despote réside dans la confiscation de l’ensemble des biens des riches et dans leur centralisation pour son propre usage. Une société pauvre, une direction riche – voilà sa devise. Elle s’apparente en cela au despotisme monarchique qui tente d’entraîner l’adhésion du peuple en partageant les biens avec lui. A cette fin, il lui faut mettre la main sur ces richesses. Le monarque s’approprie par divers moyens la richesse du peuple puis l’autorise à en profiter, à condition de lui verser un impôt en contrepartie. Il en résulte que le roi est un grand bienfaiteur, dévoué au peuple. Depuis Darius, les rois de Perse étaient considérés comme propriétaires de toutes les terres, et les paysans comme ses fermiers. L’ensemble des biens meubles et immeubles de l’Egypte étaient à l’entière disposition des pharaons. En Inde, la terre fut déclarée propriété d’état, et les paysans locataires. En Russie, le tsar possédait la totalité des terres et les distribuait selon son bon plaisir. Le gouvernement introduisit « l’obtchina » avec la caution solidaire des paysans pour mieux les asservir.

Bref, un gouvernement riche et des habitants pauvres – tel est le principe social fondamental de toutes les formes de despotisme, en particulier celle de l’usurpateur. Ce dernier est obligé de consolider en permanence son pouvoir, de chercher des soutiens et appréhender, dans la crainte et le tremblement, la défaite. Les biens distribués ne suffisent plus, il est nécessaire d’acheter de nouvelles personnes avec de l’argent, des postes, des richesses. Plus la pauvreté augmente, plus les gens sont à vendre. Certains entrent dans la police, d’autres espionnent, d’autres font de la propagande au sein du peuple, d’autres écrivent ; il y a beaucoup à faire pour garder le pouvoir en bonne santé.

Aristote caractérise les activités du tyran de la façon suivante :

« Quant aux tyrannies, elles se maintiennent de deux manières absolument opposées. La première est bien connue, et elle est mise en usage par presque tous les tyrans. C’est à Périandre de Corinthe qu’on fait honneur de toutes ces maximes politiques dont la monarchie des Perses peut offrir aussi bon nombre d’exemples. Déjà nous avons indiqué quelques-uns des moyens que la tyrannie emploie pour conserver sa puissance, autant que cela est possible. Réprimer toute supériorité qui s’élève ; se défaire des gens de coeur ; défendre les repas communs et les associations; interdire l’instruction et tout ce qui tient aux lumières, c’est-à-dire, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi ; empêcher les loisirs et toutes les réunions où l’on pourrait trouver des amusements communs; tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance.

De plus, bien connaître les moindres déplacements des citoyens, et les forcer en quelque façon à ne jamais franchir les portes de la cité, pour toujours être au courant de ce qu’ils font, et les accoutumer par ce continuel esclavage à la bassesse et à la timidité d’âme : tels sont les moyens mis en usage chez les Perses et chez les barbares, moyens tyranniques qui tendent tous au même but. En voici d’autres : savoir tout ce qui se dit, tout ce qui se fait parmi les sujets; avoir des espions pareils à ces femmes appelées à Syracuse les délatrices ; envoyer, comme Hiéron, des gens pour tout écouter dans les sociétés, dans les réunions, parce qu’on est moins franc quand on redoute l’espionnage, et que si l’on parle, tout se sait ; semer la discorde et la calomnie parmi les citoyens; mettre aux prises les amis entre eux; irriter le peuple contre les hautes classes, qu’on désunit entre elles ».

« Un autre principe de la tyrannie est d’appauvrir les sujets, pour que, d’une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir, et que, de l’autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. »

« On peut voir un moyen analogue dans un système d’impôts établis comme ils l’étaient à Syracuse : en cinq ans, Denys absorbait par l’impôt la valeur de toutes les propriétés. »[9]

Ce splendide tableau décrit la nature de tous les despotismes : de l’antiquité, du Moyen-Age italien au bolchevisme contemporain. En dépit des différences d’époque, tous ces phénomènes s’inspirent de la même idée, se situent sur la même ligne sociale, conduisent la même action, comme s’ils se copiaient l’un l’autre. L’essence du despotisme est immuable. Il possède son propre principe directeur, quelque chose qui ne change pas quel que soit le contexte, l’époque, la société, le climat.

Quels sont ces principes ?

  1. Les principes du despotisme

Comme nous l’avons dit, l’objectif principal du despote est de conserver la direction. En conséquence, c’est un fanatique du pouvoir, du gouvernement, du commandement auquel il s’accroche bec et ongles. La domination des hommes – son pouvoir sur eux, est le symbole de sa religion, ses dix commandements. Mais, comment pourrait-il l’avouer franchement ? Il essaie de justifier sa domination par des arguments que le peuple croira et qui garantiront donc son existence.

Comment le despote justifie-t-il son despotisme ? Avec un seul argument : « Cela relève de l’intérêt commun, de la considération de l’état », dit-il.

La considération de l’état existe, indubitablement, dans toutes les formes de gouvernement. Mais comment doit-on l’entendre ? Est-ce que cette considération s’oppose à l’intérêt général, autrement dit la réflexion sur l’état et la société doit-elle emprunter des lignes divergentes ? A cela, nous répondons non ! Les principes de morale et de justice obligatoires pour la société, doivent l’être aussi pour l’état.

Le despotisme envisage cette question à l’inverse. Pour lui, il existe deux morales : celle du chef et celle des personnes privées. Les lois ne lient que ces dernières, le chef est au-dessus des lois et les commandent.

Napoléon a dit : « La conduite d’un homme d’état doit être jugée selon ses propres règles et non selon celles qui régissent la vie privée. Elevez votre pensée, dit-il à Metternich, levez les yeux et vous verrez que ces hommes d’état, qui vous paraissent violents, atroces et parmi lesquels je figure, ne sont que des hommes politiques. Ils savent dominer leurs passions et mieux calculer les conséquences de leurs actes. J’ai versé le sang, je devais le verser, je le verserai encore peut-être, sans colère étant donné que le sang figure dans les ordonnances de la médecine politique. Je suis un homme d’état. »  [10]

Voilà clairement et brièvement énoncée la morale du despote. Le despote n’obéit pas aux règles humaines, il se tient bien au-dessus, il voit loin, jusqu’où aucun œil ne parvient ; il voit ce que personne ne voit et c’est pourquoi sa domination et son courroux se révèlent être le meilleur traitement politique.

C’est sur cet argument que toute la doctrine du despotisme se fonde. Selon Aristote, son auteur est Périandre, mais son livre n’est pas parvenu jusqu’à nous et nous ignorons ce qu’il écrivait. En revanche, il existe un autre auteur bien connu et renommé. Son nom est Machiavel. Napoléon lui emprunta sa réflexion politique et en fit le fondement de sa conduite. Au temps de Machiavel, l’Italie abritait une nouvelle couvée de tyrans (XVIème siècle), de malfrats récemment éclos, qui avaient besoin de justifications et d’encouragements. Machiavel leur prodigua de telles armes avec son livre « Le Prince », qui représente l’unique bible de tous les despotismes.

Machiavel écrit que le prince, particulièrement, celui nouvellement en place « doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence (…). Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le petit nombre n’est écouté que lorsque le plus grand ne sait quel parti prendre (…) » [11].

« (Conséquence inévitable d’) une autre nécessité naturelle où se trouve ordinairement le nouveau prince d’accabler ses sujets, et par l’entretien de ses armées, et par une infinité d’autres charges qu’entraînent à leur suite les nouvelles conquêtes. La position de ce prince est telle que, d’une part, il a pour ennemis tous ceux dont il a blessé les intérêts en s’emparant de cette principauté ; et que, de l’autre, il ne peut conserver l’amitié et la fidélité de ceux qui lui en ont facilité l’entrée (…) »

« Vous ne devez jamais oublier que vous devez, dès le début, soit acheter les gens, soit vous en débarrasser. Ils peuvent se venger des offenses légères, mais des graves ils ne le peuvent pas. »

Le prince « avec leur aide (des princes moins puissants) et ses propres moyens, viendra sans peine à bout d’abaisser les plus puissants, et de se rendre seul arbitre de la contrée. Les Romains, dans les pays dont ils se rendirent les maîtres, ne négligèrent jamais rien de ce qu’il y avait à faire. Ils y envoyaient des colonies, ils y protégeaient les plus faibles, sans toutefois accroître leur puissance ; ils y abaissaient les grands ; ils ne souffraient pas que des étrangers puissants y acquissent le moindre crédit. » [12]

On ne peut convaincre les gens qu’en usant de contrainte. Les adorateurs du feu ne parviennent jamais à leurs fins par de simples prêches. « Mais quand ils sont en état de forcer, ils courent bien rarement le risque de succomber. C’est pour cela qu’on a vu réussir tous les prophètes armés, et finir malheureusement ceux qui étaient désarmés. Sur quoi l’on doit ajouter que les peuples sont naturellement inconstants, et que, s’il est aisé de leur persuader quelque chose, il est difficile de les affermir dans cette persuasion : il faut donc que les choses soient disposées de manière que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force. »[13]

« Sur cela s’est élevée la question de savoir s’il vaut mieux être aimé que craint, ou être craint qu’aimé ? On peut répondre que le meilleur serait d’être l’un et l’autre. Mais, comme il est très difficile que les deux choses existent ensemble, je dis que, si l’une doit manquer, il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. (…) Les hommes, aimant à leur gré et craignant au gré du prince, celui-ci doit plutôt compter sur ce qui dépend de lui, que sur ce qui dépend des autres.» [14]

Voilà les principes politiques majeurs édictés par Machiavel pour guider l’usurpateur. Le machiavélisme suscite l’indignation générale depuis des siècles, mais les ennemis de la société l’applique toujours – tyrans et despotes. Il reste à jamais le sabre et le bouclier immuables de toutes les sortes de tyrannies, toutes autant qu’elles sont. Atteignent-elles leur but ? Leur domination dure-t-elle longtemps ?

  1. La chute du despote

Le despotisme monarchique dure. Il sévit souvent des centaines d’années ; les dynasties, les personnes changent mais le régime persiste, inébranlable. Sa longévité a pour conséquence la déliquescence non seulement du régime mais de l’état lui-même, du peuple et de la société.

Aucun état ne s’effondre de manière aussi totale et soudaine que l’état despotique. La raison en est la suivante : le gouvernement du despote appauvrit et effraye tellement toutes les classes, la nation dans son ensemble, qu’au final il n’a plus la capacité de se défendre et de fortifier l’état. Les forces vives d’un tel pays sont épuisées au point qu’il suffit d’une simple aventure extérieure pour que toute cette immense et terrible construction tourne sens dessus dessous. L’Egypte, la Perse, Babylone furent détruites par de simples hordes.

La monarchie despotique n’est pas renversée par une révolution. Une société misérable est incapable de vaincre politiquement. C’est pourquoi, dans ce cas précis, aucune réforme ne peut être envisagée de l’intérieur. Le changement ne se produit que par surprise ou à la suite d’un événement extérieur, par l’invasion d’un ennemi étranger. La Russie despotique n’a, initialement, introduit de réformes qu’en raison de ses défaites sur les champs de bataille. C’est grâce à cela qu’elle s’est transformée au siècle dernier et évita, ainsi, la destruction de l’état, ce sur quoi nous reviendrons en détail ci-après.

Telle est la règle commune de la chute des monarchies despotiques.

C’est de toute autre façon que se produit la chute du tyran – c’est-à-dire de l’usurpateur despote. Ce pouvoir s’établit à un stade particulier de l’histoire, à la suite du réveil du peuple et d’un mouvement révolutionnaire. Une troisième force se mêle à ce combat, elle se juche sur le dos du peuple et joue le rôle de meneur face à l’ennemi. Le peuple est heureux, il a trouvé un allié. L’ennemi est vaincu mais cet « allié » continue à peser sur le dos du peuple… Il s’y cramponne même et se proclame son nouveau maître. La tyrannie a gagné ! Si le peuple n’est pas affaibli au point de ne pouvoir continuer le combat et empêcher le nouveau tyran de se pavaner longtemps, la chute du tyran peut se produire de l’intérieur.

Mais si le peuple est par trop découragé, que sa force vacille et qu’il n’a pas les moyens de bouger, alors la chute du tyran est provoquée par l’extérieur, à l’aide d’une puissance étrangère.

Aristote écrit : « La tyrannie peut être renversée, comme tout autre gouvernement, par une attaque extérieure, venant d’un État plus puissant qu’elle et constitué sur un principe opposé (…). Les États constitués sur des principes différents sont toujours ennemis entre eux. »

« La tyrannie trouve dans son propre sein une autre cause de ruine, quand l’insurrection vient de ceux même qu’elle emploie. Témoin la chute de la tyrannie fondée par Gélon; et de nos jours, celle de Denys (…). Les citoyens et le peuple saisirent l’occasion de cette conspiration pour chasser les tyrans. »[15]

Soit le complot, soit l’appui d’une force étrangère – voilà comment se produit la chute de la tyrannie. Rappelons quelques exemples.

A Thèbes, les conjurés convièrent à dîner tous les dirigeants de la ville chez un haut fonctionnaire. Ils les soûlèrent, les arrêtèrent et se rebellèrent. La garnison ne pouvant trouver son chemin de nuit, ni retourner voir ses supérieurs, rentra à la forteresse. Le matin, l’abolition de la tyrannie et l’établissement de la démocratie furent proclamés. Le peuple libéré avait tué tous les tyrans.

Les émigrés d’Athènes montèrent des organisations secrètes dans l’armée athénienne et au sein du peuple. Ils attaquèrent soudain le Pirée et emprisonnèrent les tyrans ; l’armée envoyée d’Athènes refusa de  les combattre et se rallia aux insurgés. La tyrannie fut abolie.

A Syracuse, plusieurs rébellions se produisirent contre les tyrans. Un jour, l’armée revenant du champ de bataille, se réunit pour discuter de ses affaires. Denys le tyran se manifesta et ordonna de terminer rapidement la guerre. Un citoyen répondit :

« Avons-nous un même type d’ennemi à l’extérieur et à l’intérieur ? Si le premier nous vainc, il se contentera de lever un tribut et nous laissera vivre selon nos lois. Mais ce tyran, notre oppresseur, ne reconnait aucune loi, en dehors de son ambition, de la souffrance et l’avarice. Il a pillé nos temples, s’est emparé de nos biens. Il a distribué nos terres à ses partisans. Chaque jour, notre personne est victime d’abus graves et ignominieux ; en plein milieu de la ville, sous nos yeux, est répandu le sang de nombreux citoyens. Voilà le fruit de sa domination, voilà la paix qu’il nous accorde »[16]

A la suite de ce discours, l’insurrection éclata. Le gouvernement se barricada dans sa forteresse et appela à l’aide son allié Sparte. L’armée étrangère vint et éteint l’insurrection. Mais la haine du tyran grandit tellement que, quelques années après, Dion, un émigré de retour dans sa patrie, battit le pouvoir de Syracuse et instaura la démocratie. Au cours de la mêlée générale, le peuple massacra en premier lieu, à même la rue, les traîtres faits prisonniers, les tyrans et leurs partisans. Le citoyen de Corinthe, Timoléon, arriva en Sicile avec une petite armée. Il parcourut le rivage de bout en bout et, avec l’aide des autochtones, chassa les tyrans.

En somme, le despotisme des tyrans fut partout renversé par des insurrections, des complots, une aide extérieure, la protection et la participation d’une démocratie étrangère. Le même événement se répéta maintes fois dans les républiques italiennes aux XV-XVIIIème siècles, là où un tyran en remplaçait un autre, un parti un autre, jusqu’à ce que, finalement, les usurpateurs soient chassés et que le pays prenne le chemin d’un développement normal.

Comme vous le voyez, il n’y a rien de nouveau en politique, les histoires anciennes se répètent sous une nouvelle apparence. On peut prononcer sans crainte les mots célèbres de Ben Akiba : « Cela fut, cela fut, cela fut auparavant ».

  1. Le gouvernement de classe

Nous avons examiné ci-dessus, l’organisation d’un état gouverné par un groupe de personnes, indépendant de la communauté et la dominant. S’oppose à lui le gouvernement de classe, dépendant de la communauté et de ses composantes qui lui dictent le régime politique. Où et comment ce dernier a-t-il débuté ?

Le berceau du gouvernement de classe est cette même Grèce. Là, comme partout ailleurs, se produisit la rupture entre le roi et l’aristocratie suivie de leur combat. En Asie, ce combat s’acheva par la victoire du monarque, ici au contraire par celle de l’aristocratie. La raison majeure en est que les principales forces de l’aristocratie défendaient la propriété des terres qui, en raison de leur rareté, représentaient une force sociale considérable. En Asie, la terre n’avait pas une telle importance car elle était abondante, c’est pourquoi l’aristocratie choisissait le service de l’état. Quelques pharaons annexèrent d’innombrables pays et les distribuèrent à leurs partisans. Les rois de Grèce n’avaient pas une telle latitude, et ne pouvaient fortifier ainsi leur trône et leur cour. Là, le roi et son pouvoir étaient faibles, la société et sa pulsation puissantes. Le désaccord qui éclata entre eux se termina au profit du plus fort. La république démocratique naquit. Les classes économiquement dominantes prirent le pouvoir et établirent leur gouvernement de classe. La république de classe remplaça la monarchie de classe. Cela ouvrit ainsi un champ d’action au mouvement des classes asservies, à leur organisation, leur agitation, et leur lutte pour des droits. Dès le début, l’oligarchie s’appuya sur la sympathie du peuple ; sans son rouleau compresseur elle ne pouvait vaincre le roi. De ce fait, pour gouverner elle fut obligée de laisser le champ libre à l’influence du peuple et à sa représentation dans certains domaines. Dans la République de Venise, l’élection du doge était approuvée par le peuple rassemblé devant le palais. Lorsqu’en une circonstance, il refusa le gouverneur désigné par le sénat et que celui-ci ne le démit pas de son poste, le peuple envahit le sénat et le força à choisir une autre personne. Donc, si la monarchie de classe est un compromis entre le trône et l’aristocratie, la république oligarchique est un compromis entre l’aristocratie et le peuple. Mais, étant donné que tout maître est attiré par le despotisme, dans l’oligarchie la classe dirigeante s’attelle également à détruire le compromis et à priver le peuple de ses droits. La lutte commence. En Grèce, elle prit fin avec de nouvelles révolutions, la suppression de l’oligarchie et le transfert du pouvoir entre les mains du tyran. La révolution suivante instaura la république démocratique.

Ainsi, par-delà le Bosphore et la mer Egée, s’établirent côte à côte deux régimes opposés – d’un côté, le despotisme, de l’autre la démocratie. Evidemment, entre eux une rivalité paisible ne pouvait s’établir. Darius n’oublia pas la doctrine d’Otanès et décida de poignarder sa patrie.

Qui n’a appris, à l’école, l’héroïque histoire des Thermopyles, de Marathon et de Salamine ? Les innombrables lanciers et bateaux vaincus par une armée grecque cent fois moins importante. Darius, Xerxès, Ataxerxès se heurtèrent à une barrière infranchissable ; là se creusa la tombe de leurs millions de soldats (parmi lesquels se trouvaient aussi des Géorgiens), et ainsi l’Asie se replia sur elle-même : la renaissance de Rome et le renouveau culturel du monde furent rendus possibles. Plus tard, c’est l’Europe qui envahit l’Asie. Alexandre de Macédoine, Pompée et César la parcoururent, vainquirent tous leurs adversaires, mais ne purent changer son régime. La société asiatique se montra contaminée au point qu’elle ne put recevoir le remède du médecin européen. En revanche, elle contamina Rome par l’intermédiaire des Romains et célébra la destruction de la république. César est tué, vive le césarisme ! Le peuple prit parti pour le despote et se rebella contre Brutus. Pourquoi ? La raison en est célèbre d’après le discours de Marc-Antoine prononcé sur le forum. Il rappela au peuple les largesses de César, les trésors rapportés des pays vaincus et leur distribution au peuple, l’organisation de jeux gratuits, etc. Le peuple choisit le despote – cet allié du peuple. L’empire fut établi, le pouvoir supprima peu à peu toutes formes de compromis, exécuta tous les opposants, s’appuya sur l’armée et la plèbe, décomposa toute la société et pour finir se décomposa lui-même. Mais comme l’œuvre de la démocratie de la Grèce et de Rome se révéla profonde et féconde, la destruction de l’empire n’entraîna pas avec elle la destruction de la culture. Celle-ci se transmit à de nouveaux peuples et devint le fondement de la société européenne.

De la sorte, le gouvernement de classe exercé dans un coin de l’Europe se fraya un chemin vers Rome et de là, cahin-caha, traversa les Alpes.

Quel aspect revêtit-il sur ce nouveau terrain ? Pourquoi vainquit-il le despotisme ?

  1. La société européenne

Comment se constitua la société européenne ? De quels éléments est-elle formée ?

Guizot conclut d’après ses recherches que trois sociétés indépendantes les unes des autres furent à la base de la nouvelle construction sociale : les Romains, les chrétiens et les Germains. Chacune d’entre elles était nantie d’une organisation, d’une idéologie et d’une discipline propres. Les Romains étaient organisés en municipalités (municipio), les chrétiens en paroisses, les Germains en confréries militaires. Et ces forces étrangères réunies en un lieu, sur un territoire, furent contraintes à des concessions et des accords pour rendre leur existence possible.

De sorte que, dès le début, l’Europe est née du maillage de conflits, luttes sociales, intérêts opposés et affrontements. Trois sociétés se rencontrèrent et se maintinrent dans la guerre comme dans la paix. La plus faible d’entre elles fut sans conteste la société romaine. La classe moyenne, base principale du municipio, fut anéantie par de lourds impôts, l’aristocratie périt sous les persécutions, seules les petites gens, les vigiles du despote, se décomposèrent et errèrent de ci de là. Les municipio unissaient les restes sans vie de ces classes à qui on avait ôté leur âme sociale. Ils persécutaient les chrétiens pauvres, guerriers et dévoués. L’église devint leur centre, la paroisse prit la place de la municipalité. Tant qu’ils habitèrent les forêts de Thuringe, les Allemands ne connurent pas la propriété des terres. Ils étaient libres et égaux, ni maîtres, ni esclaves. Quand ils envahirent le pays cultivé romain et qu’ils découvrirent ces jardins en fleurs, ces champs cultivés, ces maisons aménagées, ils désirèrent s’emparer de cette vision qui leur était étrangère. Ils commencèrent par se partager ces richesses qui appartenaient à autrui. (Ils laissèrent à leur chef le 1/6). Ils choisirent des villages et s’installèrent dans les nouveaux domaines qu’ils avaient pris.

La fusion de ces trois sociétés et leur transformation en une seule a duré 500 ans. A la fin du 10ème siècle, un nouvel ordre social fut fondé entraînant la transformation du municipio en ville au Moyen-Age. Le Christianisme nous donna la papauté, les Allemands la royauté et la féodalité – trois sociétés s’éteignirent, et les conflits antérieurs disparurent. Une nouvelle société naquit avec de nouveaux conflits. Les seigneurs féodaux, les villes, les rois et les papes se combattirent. Des trois la plus puissante et la plus en adéquation avec son temps s’avéra être la seigneurie féodale. Les propriétaires, fortifiés dans leurs villages, avec leurs rapports monarchiques de supérieurs à inférieurs et leur agriculture, devinrent les véritables maîtres du pays. L’église, la ville, le roi se féodalisèrent également et, ainsi, se forma un système politique : le féodalisme.

Le trait significatif du féodalisme n’est pas le rapport maître-esclave, ni l’oppression ou l’exploitation – qui existait déjà auparavant, mais bien la souveraineté locale. C’est-à-dire que les seigneurs féodaux avaient conquis la souveraineté d’un petit état dans les frontières de leurs domaines. La France possédait 55 entités souveraines de ce type. Le roi était l’un d’entre eux, et le premier parmi ses pairs. Son pouvoir était limité par les féodaux. Chacun de ses vassaux devint progressivement propriétaire de son domaine et de plus en plus puissant, aussi le seigneur féodal ne pût-il plus s’autoriser à mener une opération sérieuse à l’extérieur sans permission. Son autorité était limitée par celle de ses vassaux.

Le roi, les seigneurs féodaux (clercs et laïques) et les vassaux formèrent une nation politique qu’ils n’eurent de cesse, les uns comme les autres, de transformer en despotisme. Les paysans furent exclus de cette nation, en revanche les villes y firent leur place petit à petit.

Le premier signe de la révolution municipale fut donné en France par la ville de Cambrai (1024). Elle fut suivie du Mans, de Lyon, etc…

Ainsi, ces trois types de principes politiques : la royauté, la féodalité, la cité – se mirent à fonctionner en jouant sur l’antagonisme au sein d’une seule et même société. Leurs luttes et leurs compromis permanents devinrent un mode de vie absolument désastreux.

Lors de ces luttes des regroupements s’opérèrent entre combattants, des unions se firent, l’ennemi fut isolé. A partir du 13è siècle, il devint évident que le développement du négoce et des échanges commerciaux était incompatible avec le féodalisme. Le roi et les villes s’allièrent. Les seigneurs féodaux s’affaiblirent, la position du roi se raffermit. Mais, face à lui se dressa le plus puissant des seigneurs féodaux, le pape. Le roi fut, alors, dans l’obligation d’en appeler à la nation et de solliciter son appui. Philippe le Bel convoqua les états-généraux (réunion des trois ordres de la France) pour obtenir les moyens de se battre (1303). Le tiers-état présenta alors ses requêtes.

Finalement, le féodalisme fut vaincu, la monarchie nobiliaire créée. Mais, à cette époque, la bourgeoisie, qui avait grandi, s’opposa à elle. Sa puissance s’exprimait dans les institutions juridiques (parlements). Le roi s’empara du pouvoir législatif et exécutif mais l’indépendance de la justice demeura. Ainsi, le parlement de Paris prit le parti de la Fronde (opposition).

En Angleterre, c’est en 1215 que la noblesse arracha au roi la célèbre Grande Charte d’habeas corpus dont le 39ème article établit l’inviolabilité de la personne[17]. Pour garantir ce compromis, les barons occupèrent les prisons, les palais et les domaines du roi. Le parlement naquit alors.

Comme vous pouvez le constater, la société européenne est une société déchirée par les conflits internes. Ils sont alimentés par de nombreux principes politiques opposés et les classes sociales correspondantes. Nul groupe, classe ou partie ne peut quitter la société ni imposer sa puissance. La direction est toujours une direction de compromis. L’issue à ces remous sociaux, houleux et fiévreux, fut trouvée par les classes inférieures. La révolution populaire éclata, la démocratie et la nation ressurgirent.

Un pays fait exception et n’emprunte pas ce chemin, n’entre pas dans la ronde : du point de vue géographique, il fait partie de l’Europe mais il n’obéit pas aux changements de l’Europe. Ce pays est la Russie.

13- La société russe

Comment s’édifia la société russe ? Qui joua le rôle principal dans son changement? A ce sujet, le célèbre historien Milioukov écrit : « La société européenne se construisit, pour ainsi dire, de l’intérieur, organiquement, de la plus basse marche vers la plus élevée. Chez nous, le processus historique suivit le chemin opposé, de haut en bas. »[18]

Cette particularité révèle toute la différence avec l’histoire de l’occident. Mais cela ne signifie pas que ce soit propre à la Russie, ni que cela ne se soit pas produit ailleurs. Au contraire, de l’avis de Plekhanov, cette singularité « différencie énormément la Russie du processus historique de tous les pays occidentaux et nous évoque le développement historique des grands despotismes orientaux. Plus l’évolution de notre société est originale comparée à l’Europe occidentale, moins elle l’est comparée à l’évolution des pays orientaux. »[19]

Comment s’explique cette singularité et comment s’exprime-t-elle ?

La Russie n’a pas hérité de la civilisation gréco-romaine et n’a pas fondé sa conduite sur elle. Elle se situe géographiquement dans la prolongation de l’Asie et y est reliée climatiquement et historiquement (Klioutchevski). Elle possède un territoire immense, couvert par les forêts de l’Oural, des champs à perte de vue et de rares populations. Dans de telles conditions, la terre ne revêtait aucune valeur, personne ne cherchait à l’acquérir ni à la cultiver. Aussi, n’y avait-il pas de classe de propriétaires terriens, ce principal pilier de la civilisation gréco-européenne. Les populations désertaient facilement un lieu pour se diriger vers un autre. Toutes les classes étaient dominées, seul un élément, un sommet ne l’était pas et il unifiait ces indigents. Il s’agit du détenteur du pouvoir, le dirigeant, le chef. Il demeure en un lieu et attire à lui ces errants par différentes promesses et privilèges. Etant donné que de tels chefs étaient nombreux, les populations avaient la possibilité de trouver un abri provisoire. Le gouvernement construit la société.

Le premier gouvernement de la Russie fut le fait d’étrangers. Au 13ème siècle, des marchands, ceux que l’on appelait les Varègues, se rendant par la voie maritime en Grèce, se heurtèrent aux slaves. Ceux-ci se soumirent rapidement et constituèrent de nouveaux centres commerciaux le long du Dniepr. Kiev devint la principale route des caravanes et la ville du trône des Varègues. Sous la direction de Riourik et de ses descendants (9ème-11ème siècles), les principautés Varègues furent créées, mais ce n’était pas l’état russe. En ces temps-là, le dirigeant, le fonctionnaire, le marchand, le soldat étaient tous des Varègues. Les autochtones, les communautés slaves étaient leurs percepteurs d’impôt et leurs esclaves. Les ressources principales des dirigeants étaient constituées par le commerce des animaux, des peaux et des prisonniers prélevés à titre de tribut. Ils attrapaient les slaves par centaines, par milliers dans les forêts, puis les vendaient en orient.

Ce n’est qu’au 12ème siècle que la slavianisation des Varègues et la constitution d’une société russe se produisirent. Mais à la fin du processus, une catastrophe eut lieu – la destruction de Kiev par les Russes et la fuite de ses habitants vers le nord. Deux circonstances en furent cause : intérieure et extérieure. D’un côté, la violence du pouvoir et, en particulier, la levée du tribut en hommes et, de l’autre, la pression de la nouvelle attaque des Urdus. La population désespérée s’enfuit devant ce fléau. Elle essaya d’améliorer sa situation non en agissant sur les conditions locales et en se battant pour cela, mais en leur tournant le dos et en partant. Elle se dirigea vers les forêts septentrionales dans l’espoir que, là-bas, elle n’aurait ni maître ni ennemi. Mais elle se trompait, les deux la suivirent et, au premier chef, le maître.

En Russie du Nord, à la source de la Volga, sous la direction des Varègues et avec pour centre Novgorod, furent construites les villes de Rostov, Souzdal, Mourom, etc… qui étaient dirigées par l’assemblée des citoyens (Vétché[20]). Les pauvres gens, qui avaient fui le sud, s’installèrent aux environs des villes (Sloboda). Ils étaient accompagnés du prince de Kiev, André Bogolioubski, qui s’arrêta dans la principauté de Souzdal. Mais le pouvoir des citoyens lui déplut et il déménagea hors de la ville. Là, il se présenta comme le leader du peuple contre les « bourgeois » et déclara la guerre aux Vétché. Le prince obtint l’appui des classes inférieures. Une fois les citoyens vaincus, le Vétché disparut, le despotisme fut instauré. Puis, le dirigeant commença l’édification d’une nouvelle société sur les ruines de l’ancienne, une société conforme à ses intérêts et à ses désirs. La société russe commence donc à se construire d’en haut. La Russie se morcèle en apanages dirigés par les princes selon leur bon plaisir. Mais, leur autorité politique fut anéantie par l’invasion mongole (1237-1240). Les Mongols conquirent la Russie entière et la déclarèrent leur. Le khan devint le dirigeant incontesté de tout le pays ; les princes et les nobles devinrent ses agents et ses exécutants. Le despotisme asiatique régna en maître.

La Kiev russe était dirigée par les Varègues, les apanages par les Mongols.

Ces nouveaux maîtres s’avérèrent être des personnes plutôt cultivées. Ils avaient développé les techniques guerrières, introduit le recensement, établi le cadastre comme base d’impôt, formé une police – en un mot, ils mirent en ordre ce pays morcelé et confus. Celui d’entre les princes qui se fit remarquer, par sa soumission et son humilité envers le khan, fut le vieux et décrépi maître de la Moscovie. Le khan lui confia les principales affaires, puis lui subordonna les autres nobles. Moscou devint puissante, s’agrandit. Au même moment, les Mongols se divisèrent en trois khanats (Kazan, Nogaï, Crimée) et la rupture se fit entre eux. Moscou en tira parti et déclara la guerre au principal khanat de Kazan. Le prince remporta la victoire, se proclama roi et la royauté de Moscou fut instaurée. Après 200 ans, la Russie s’était libérée du joug des Mongols. La véritable société russe, moscovite, était née. Sur quels fondements sociaux s’est-elle fondée ?

La royauté de Moscou hérita des apanages de la Russie et des rapports mutuels mis en place par les Mongols. Etant donné que le khan possédait toute la Russie et qu’il avait en main la direction politique, il est évident que les nobles furent privés de ce pouvoir et ne représentèrent que des groupes de simples propriétaires fonciers. Là, le propriétaire des terres était le prince. Les habitants de son apanage étaient ses fermiers et dépendaient de lui, mais étant donné que la politique se décidait dans la horde (la ville du trône du khan), la terre ne conférait plus la puissance politique, elle représentait une simple catégorie économique. Le prince n’était qu’un vulgaire propriétaire foncier, un propriétaire terrien, rien de plus.

Kliouchevski écrit :

« Si les princes avaient été libres d’agir à leur guise, ils auraient procédé au morcellement de la Russie en parties éternellement en lutte les unes contre les autres. » Mais, ils étaient « les ulus[21] du khan, les esclaves d’un roi libre. »[22]

Et donc, toute propriété d’un apanage, Moscou inclus, ne constituait pas le territoire d’un état mais un « votchina », un simple domaine. Evidemment, on ne retrouve là aucun des caractères distinctifs de l’ordre féodal occidental. Les paysans asservis et les ulus s’opposent aux féodaux et équivalent à des esclaves.

Ainsi, d’un côté se tient le khan despote et des groupes mongols rassemblés autour de son trône, de l’autre toute la Russie avec ses princes ainsi que les personnes dépourvues de tout pouvoir politique et tributaires du khan. Le roi de Moscou hérite de cet ordre. A la place du khan, le roi avec les mêmes règles et pouvoirs. La horde est détruite, Moscou est construite. C’est une révolution nationale réalisée sur des bases sociales et politiques. Le roi de Moscou reçoit le titre de khan (1547), il devient le maître des propriétaires fonciers ; du régime d’apanage lui reste tout un territoire, de la horde la suprématie politique. Le despotisme s’est accru et est devenu encore plus sévère.

L’ensemble des aspects négatifs des princes est poussé à son maximum dans la Russie moscovite.  Toute la terre appartient au roi qui l’utilise à sa guise. Une telle situation est inconnue en Europe. Là le féodalisme fut vaincu par le roi mais le domaine féodal resta intact. C’est pourquoi Plekhanov écrit « En France, l’élévation du monarque ne signifiait pas l’asservissement de la noblesse à l’état. » Il en alla tout autrement en Asie, Egypte, Chine, Chaldée ; vu sous cet angle, la Perse est un précurseur de la Russie. Selon Plekhanov, le gouvernement de la Chine procédait souvent à « la redistribution noire » (Черный передел) des terres. Cela se produisit à l’identique en 1069, ce que certains considérèrent comme « une révolution socialiste ». « Dans l’ancienne Egypte et dans la Russie moscovite, on ne versait aucun dédommagement aux victimes de ces expropriations ». (ibid.), En bref, la base économique du royaume de Russie – la nationalisation des terres – est un principe consubstantiel au despotisme asiatique le plus pur et d’identiques rapports de réciprocité furent créés sur cette base. Les récipiendaires de la terre deviennent les fonctionnaires de l’état ; on leur donne le titre officiel de serviteurs et ils forment les classes supérieures. Ils n’ont cependant aucun privilège juridique. Ils sont les serfs du souverain et lui sont totalement soumis. Dès la fin du 16ème siècle, à ce titre cessent d’être associés les anciens droits : se déplacer librement, entrer en service librement. « Leur servage, écrit Plekhanov, était peut-être pire que celui des paysans. En cela, l’ordre politique et social de la Russie s’apparente aux grands despotismes orientaux. » Un grand voyageur européen écrit en 1517, à propos de Moscou : « les nobles et les gens simples considèrent leurs biens comme étant ceux du roi, car tout ce qu’ils acquièrent passe tôt ou tard dans ses caisses ». Quelques boyards, des descendants de princes, combattirent cette violence du roi. En représailles, une terreur épouvantable fut déployée à leur encontre. Ils furent implacablement exécutés et dépouillés de leurs domaines. Toute la colère d’Ivan le terrible ainsi que son organisation terroriste « l’opritchina » eurent pour cible l’extermination des boyards.

Si les « brillants » dignitaires se retrouvaient dans une telle servitude, que dire des autres classes ? Les marchands étaient les serfs du royaume. Ils étaient obligés de commercer et de verser au trésor autant d’argent qu’exigé. Ils versaient le 1/10ème et même le 1/5 de leurs rentrées, majorés d’une contribution supplémentaire en temps de guerre. En outre, les marchands étaient tenus de faire collecter tous les versements par leurs hommes et de les remettre au trésor et, s’ils n’avaient pu les ramasser ou réunir le montant requis, ils devaient payer de leur poche. Les marchands rechignaient, s’enfuyaient comme des voleurs ; ceux qui restaient, responsables à leur place, perdaient tous leurs biens. La garantie réciproque des marchands (responsabilité mutuelle) fut introduite à cet effet. En 1658, la peine de mort fut légalisée pour les habitants qui déménageaient de leur propre volonté d’une ville dans une autre. Le marchand n’avait pas le droit de posséder sa propre boutique ; toutes ces constructions appartenaient à l’état et le commerçant était obligé de les louer.

Les ecclésiastiques partageaient la même servitude. Ils avaient l’obligation de servir héréditairement, et seuls deux d’entre eux avaient le droit de déroger à cette règle. Selon la loi, le fils prenait la place du père. Ce n’est qu’en 1869, que les enfants furent libérés de cette obligation.

La situation des paysans est facile à imaginer. Ils se mirent, peu à peu, à ressembler aux paysans des despotes orientaux (Plekhanov). Le paysan était un véritable esclave et n’avait aucun droit. Ils entretenaient la « caste des fonctionnaires », payaient l’impôt, et se répartissaient par centaines et milliers entre les nobles dont ils étaient totalement dépendants et qui les tenaient à leur disposition. La terre tirait sa valeur du nombre d’hommes qui la travaillaient. Le principal souci de l’état fut donc de fixer le paysan à la terre.

Toutes ces castes étaient pareillement dépourvues de droits devant le gouvernement. Toutes, à commencer par la noblesse, étaient pareillement battues, martyrisées, persécutées, chassées, emprisonnées, étranglées. Les membres de chaque groupe étaient liés par une caution solidaire, et tenus collectivement pour responsables du comportement de chacun par le gouvernement. Ainsi, la fuite à l’étranger de la boyarine Serebrian, obligea toute sa caste à s’acquitter de près d’un million et demi de roubles. Selon les termes de Klioutchevski, chaque caste était garante de ce même processus. Le commerce de gros, l’industrie, l’import-export étaient monopoles d’état, le commerçants privés n’avaient droit qu’au commerce de détail ; Toutes les sources des biens de la nation étaient réunies entre les mains de la gouvernance.

L’édifice des castes est couronné par le trône autour duquel sont rassemblés les plus hauts fonctionnaires qui dirigent le royaume à leur guise. La composition du groupe est totalement internationale. Dans les 930 noms cités en tant que chefs dans « Le livre de velours »[23], on ne compte que 33% de vrais Russes, les autres ne le sont pas : 24 % de Polonais-Lithuaniens, 25% d’Allemands, 7% de Tatares, 1 % de divers pays (Klioutchevski). Ces aventuriers internationaux s’assirent sur la Russie et la sucèrent jusqu’à la moelle grâce au despotisme. Toutes les actions, tous les comportements et modes de vie des habitants furent placés sous leur tutelle. Le gouvernement fermait les habitations d’hiver et les bains de la population pour que celle-ci n’allume pas de feux, et il les contraignait à vivre en plein champ. Le froid commençait –« il n’y avait aucun endroit pour cuire le bortsch et le pain. Les gens s’enfuyaient à cause du froid et de la faim ». (Soloviev). Le gouvernement édictait un « oukaze » : la Semaine de la passion, tout le monde doit communier, observer le jeûne, se rendre à l’église le dimanche ; personne ne doit recevoir les diseurs de bonne aventure, ni se baigner quand le tonnerre se fait entendre, ni regarder la nouvelle lune le premier jour, ni promener les ours, etc. etc. « Qui n’observera pas ces consignes sera bâtonné » (ibid). Ceci pour les villes ; pas difficile d’imaginer la situation des campagnes ! C’est ainsi que la société russe fut édifiée d’en haut, en fonction des intérêts et des besoins d’un gouvernement despotique. Ici, la société au sens ordinaire du terme, n’existe pas. Ici, on trouve un peuple dépourvu de droits, transformé en populace face à un tout-puissant gouvernement, propriétaire et potentat, sans qu’elle ait son mot à dire. Ivan le terrible écrivait à Elisabeth, reine d’Angleterre : « Nous croyions que tu étais souveraine dans ton royaume et que tout t’appartenait, mais il paraît que non seulement toi, mais tes hommes aussi êtes propriétaires, et les simples commerçants également. » Et il écrit à Kourbski : « L’autocratie russe signifie que tout le royaume m’appartient et pas aux boyards ni aux courtisans. C’est selon mon bon plaisir que mes « manants » sont récompensés ou condamnés à mort. » Les habitants se désignaient sous les termes d’orphelins de l’état et de paysans asservis. Parfois le roi convoquait « la réunion du zemstvo » pour conférer, mais il ne s’agissait pas d’une réunion de personnes élues, ni de représentants de quelque ordre ou caste, il s’agissait des fonctionnaires locaux du gouvernement, des serviteurs de l’armée et des civils. C’est-à-dire de la réunion du gouvernement et de ses subordonnés (Klioutchevski). N’y étaient décidées que les questions pratiques, jamais politiques.

Evidemment, vous vous interrogez sur la raison de cette étonnante construction sociale. Les historiens, et parmi eux Klioutchevski, en font remonter la cause aux guerres permanentes dans lesquelles Moscou intervenait sur tous les fronts. Mais cela ne peut être, en aucune façon, considéré comme la véritable explication. La guerre n’engendre pas une telle puissance despotique. Nulle nation n’a guerroyé autant que la Géorgie, mais celle-ci n’a pas produit de despotisme. La guerre de 100 ans qui opposa la France et l’Angleterre n’a pas sapé leurs régimes. Evidemment, la cause, que j’ai évoquée plus haut, en est unique ; c’est la forme de propriété de la terre et les règles relatives à son exploitation, c’est-à-dire, plus particulièrement, les rapports de production qui sont devenus le fondement essentiel de la société russe. La guerre est une conséquence, non la cause. Etant donné que toute la terre et les paysans appartenaient au souverain, et qu’il en récompensait ses partisans, il est clair que plus il détenait de cette manne, plus il créait d’armées et de fonctionnaires. Or, cette richesse intérieure de la Russie avait d’ores et déjà été distribuée. Il était donc impératif de conquérir de nouvelles terres, pour derechef les distribuer et ce jusqu’à ce que cette perspective se tarisse et qu’un quelconque royaume voisin ne mette un frein à cet appétit. C’est ainsi que, pendant des siècles, sévirent les guerres de conquête avec l’orient, l’occident et le sud. Ce n’est qu’après la guerre de Crimée, au cours de la 2ème moitié du siècle passé, que l’Europe stoppa l’expansion de la Russie vers l’occident et le sud. Pour la Chine ce fut le Japon. Ainsi, dans cette politique d’expansion continue, les intérêts des nobles et du trône s’allièrent – ils en tiraient profit et se fortifiaient. Le roi les récompensait en les dotant de terres et de paysans. Eux l’aidaient et accroissaient son autorité. Ces désastreuses conquêtes royales et nobiliaires sont aujourd’hui poursuivies par les bolcheviks.

Etant donné que la guerre est le principal artisan et animateur du régime russe, chaque victoire le fortifie, tandis que la défaite le mine. Il subissait fréquemment celle-ci, notamment sur le front occidental, lors des affrontements avec l’armée et la technologie européennes. Chaque fois cela conduisait à « corriger » le régime, entraînait des réformes similaires. Ivan le terrible supprima, en premier, son organisation terroriste – l’opritchina – à cause de sa défaite dans la guerre avec la Livonie. Plein d’orgueil et d’arrogance nationalistes, le tout puissant souverain fut obligé de se tourner vers l’Europe. Les réformes de Pierre le Grand, provoquant « l’européanisation de la Russie », débutèrent par le biais du despotisme. Ce courant nouveau reposait entièrement sur deux réformes fondamentales : la légalisation d’une armée permanente et la levée de nouveaux impôts, charge supportée par les paysans. Pierre écrivait au sénat : « Collectez le plus d’argent possible, car l’argent est le nerf de la guerre. » Ils créèrent différentes sortes d’impôts : sur la terre, le moulin, les bains, la cheminée, les pastèques, la location d’une maison, d’une pièce ou d’un réduit, le cuir, le chapeau, le fiacre… en un mot sur tous les besoins et objets imaginables et inimaginables. A cela, on doit ajouter l’impôt sur la barbe et les moustaches ! Selon les calculs de Milioukov, dans le seul goubernia[24] de Kazan, une famille de paysans dépendants de l’état payait douze sortes d’impôts principaux, généralement pour 7 manats et 53 centimes et, en temps de guerre, pour plus de 60 manats (multiplication par huit); le paysan seigneurial versait un peu moins. On payait autant dans le goubernia d’Arkhangelsk, un peu moins dans celui de Moscou. S’ajoutaient à cela les impôts extraordinaires pour le casernement local des troupes. Pierre ordonna aux gouverneurs : subvenez aux besoins de l’armée par les impôts du goubernia ! Plus d’argent, plus de recrues… voilà ce que le gouvernement de Pierre réclamait aux personnes asservies. Cela restait très avantageux pour les classes supérieures qui voyaient, ainsi, leurs charges s’alléger, raison pour laquelle elles « s’européanisèrent » rapidement. En revanche, le peuple fut mis à sac. En trois années, la population du goubernia de Kazan diminua de 33 295 familles ; dans le goubernia de Moscou elle diminua de 24,8%, dans celui d’Ingermanland (Tver, Pskov et Iaroslav) de 36,2%, etc. En 1710, les chiffres furent divisés par deux dans toute la Russie. On recensa 19,5 % de payeurs (1/5) de moins que 20 ans auparavant. Où étaient passés ces gens ? Une partie avait fui, une autre avait succombé au travail pour le royaume, la troisième avait été frappée par la conscription, etc…[25]

L’Europe considérait les Russes comme des bourreaux et leur tourna le dos. La scission fut la réponse à Pierre. Le pays se coupa en deux. Les couches supérieures – nobles et intelligentsia – suivirent le roi, les classes inférieures s’accrochèrent aux us et coutumes. Deux Russies se formèrent et se livrèrent un duel. « La réforme est passée sur la tête du peuple tel un ouragan, écrit Klioutchevski, elle a fait peur à tout le monde, et est resté un mystère pour tous. » Aucune réforme ne se fit en faveur du peuple. Toute la réforme tendit au renforcement du souverain. Et, effectivement, il atteignit une puissance extrême. Le despotisme augmenta, s’intensifia, et tout un chacun fut soumis à tel ou tel devoir envers le royaume.

Avec de tels rapports politiques et sociaux, les mouvements populaires, qui se déclenchaient, prirent irrésistiblement l’aspect d’une rébellion, mais avec une composante utopique (Milioukov, Plekhanov). Et, en effet, puisqu’aucune force indépendante et structurée n’existait, il devenait impossible de mener le combat de manière organisée. Evidemment, ici, la révolte ne fera qu’éclater dans la plus grande confusion. Les Faux Dimitri, Stenka Razine, Pougatchev, Bolotnikov – furent les armes de gens désespérés dont l’objectif était « l’extermination et le pillage des boyards et des marchands ». Faux Dimitri fut même victorieux, s’assit sur le trône, mais le peuple n’en tira aucun profit. Sauf celui qui parvint à piller et à emporter son butin à temps. Le but de Stenka Razine – la création d’une république cosaque – s’avéra être un rêve irréalisable puisque les règles militaires n’étaient pas applicables aux agriculteurs. Aucun de ces grands mouvements n’ébranla les rapports sociaux ni le régime despotique, car ils n’apportaient aucune forme économique ou politique nouvelle. Le mouvement prenait fin avec le pillage des richesses, leur passage d’une main dans l’autre, et les « pogroms ». Nulle part l’aristocratie opposante et le peuple en mouvement ne parvinrent à s’unir pour s’opposer au despotisme. Aucun pont ne put être jeté entre eux. Tous les groupes combattants tentaient, chacun pour soi, de devenir l’autorité despotique et de distribuer les terres, les serfs et les biens.

Le régime despotique ne changea qu’au début du siècle dernier, en conséquence des guerres napoléoniennes victorieuses. Plusieurs fois vaincu, Alexandre I confia à Speransky le soin d’établir la monarchie sur la loi. Pour la première fois, le partage des pouvoirs législatif, exécutif et juridique se produisit. Ce mouvement fut interrompu par la défaite de Napoléon. Les lois fixées par Speransky ne furent exhumées et rendues obligatoires que par le tsar Nicolas. Le despotisme revêtit le caractère d’une monarchie de classe, celle-ci se fondant sur la légitimité. Les nobles et les marchands formèrent une société avec des droits nouveaux. La défaite de la Crimée ouvrit grand la porte aux idées radicales de l’Europe ; le virage prit par la noblesse s’étendit aux réformes pour le peuple. Le pouvoir acquit une large base. Alexandre III et Nicolas II cédèrent du terrain à l’hégémonie de la noblesse que la révolution de 1905 ébranla et qui fut, finalement, vaincue par février 1917. L’autre Russie profita de cela et se manifesta la même année en octobre. Le duel historique s’acheva par la défaite de l’Europe avec tous les incapables de Petrograd, et par l’avènement de la Russie moscovite dans toute sa violence juridique et économique.

La société russe, avec sa politique propre et autonome, n’existe pas encore. Elle devrait voir le jour dans l’avenir.

Nous avons, donc, rapidement examiné les changements de l’histoire de l’Europe occidentale et de l’Europe orientale et souligné leur totale dissemblance. Force est de constater l’existence de deux chemins, deux processus parallèles et s’ils se rapprochent parfois ce n’est que pour mieux s’éloigner rapidement. L’occident tenta à deux reprises d’européaniser la Russie. Une première fois avec Kiev, la seconde avec Pétersbourg ; les deux tentatives furent un échec. A chaque fois, Moscou l’a remporté. Selon les termes de Pierre le Grand « Un jour ou l’autre, la Russie tournera le dos à l’occident ». Octobre l’a concrétisé. Mais est-ce son dernier mot ? Evidemment non. Aujourd’hui, tout l’orient se dirige à grands pas vers les formes économiques et politiques de l’Europe ; la Turquie, la Perse, l’Inde, la Chine, tous ces pays, figés comme des statues pendant des centaines d’années, se sont mis en mouvement et ont pris leur place dans la ronde générale occidentale. La Russie est restée en arrière, elle a régressé. Mais, maintenant, elle réunit ses forces pour, derechef, faire un saut en avant. Ce sera un acte fondamental, solide et définitif. Pour la première fois, l’occasion est donnée à toute la nation, à ses forces vives, d’avancer à pas comptés et, main dans la main, de devenir un peuple européen et, d’arriver là vers où toute l’Asie se dirige. Mais elle est tellement chargée de particularismes que son chemin ne saurait être ni droit ni large. La vieille Moscou la tient fermement entre ses griffes et ne lui laisse pas le champ libre. Obstinément, l’orient résiste à l’occident. Il se battra encore et remuera ciel et terre jusqu’à ce qu’il passe sur les fonts baptismaux de l’Europe. C’est le processus historique inhérent à la Russie et elle doit l’assimiler. Aucune autre nation n’y a part. Les peuples étrangers sont liés à cette société par la force, la conquête, mais ils n’ont aucun rapport organique avec elle.

14 – La démocratie

Etymologiquement le nom « démocratie » est composé de deux mots grecs – demos–peuple, kratos-gouvernement, et signifie le gouvernement du peuple.

Le peuple est composé de plusieurs classes, de différents groupes sociaux. C’est l’ensemble de la société. La démocratie signifie, par conséquent, le gouvernement de tous, la souveraineté du corps social. Par principe elle s’apparente au pouvoir de classe et s’oppose au pouvoir de groupe. Si le premier représente un compromis à l’intérieur d’une même classe, le deuxième est un compromis entre toutes les classes. Un compromis politique plus complet que cela est impossible. Ici se forme le lit d’un compromis juridique suffisamment large, les intérêts humains et les rapports sociaux y trouvent un terrain adéquat. La lutte pour la vie s’effectue sous des formes légales sans interruption des affaires courantes.

Trois types de démocratie – primitive, classique et contemporaine – partagent la même essence. Toutes trois se fondent sur l’égalité des droits de ses membres, la domination politique des citoyens. Leur base de classes est diverse : la première repose sur le patriarcat, les rapports parentaux, la deuxième sur l’esclavage, la troisième sur le prolétariat. Elles diffèrent beaucoup dans leur contenu. Mais, sur les plans politique et juridique, l’une est la prolongation et la répétition de l’autre. Dans l’ancien temps, les esclaves étaient exclus de la démocratie, aujourd’hui celle-ci défend tous les habitants. Les limites de la démocratie se sont élargies. Mais sa nature, son caractère à l’intérieur de ces limites n’en ont pas été modifiées. C’est le règne de l’égalité et de l’équité.

C’est l’’homme d’état, Périclès, qui donna la meilleure description de la démocratie ; elle peut être considérée comme la mère de toutes les définitions. Voici comment il s’adresse au peuple dans l’un de ses discours :

« Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie. Mais, si nous sommes tous égaux devant la loi au regard du règlement de nos différends particuliers, c’est en fonction du degré d’estime publique dont ils jouissent que nous choisissons les magistrats de la cité, les citoyens étant désignés selon leur mérite et non selon leur condition. Enfin, la pauvreté ne représente pas un obstacle au choix d’un homme s’il peut rendre service à la cité. »

« La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui protègent les victimes de l’injustice, ainsi qu’à ces lois non écrites qui attirent le mépris général sur ceux qui les transgressent. »

« Notre ville est ouverte à tous ; jamais nous n’usons de xénélasies[26] (expulsions) pour écarter qui que ce soit de l’étude ou d’un spectacle. Nous n’avons pas peur que nos ennemis apprennent des choses sur nous. Nous n’avons rien à cacher. Nous fondons notre confiance plus sur notre propre courage au moment de l’action, que sur les préparatifs et les ruses de guerre.»

« Chez nous, il n’est pas honteux d’être pauvre ; mais il est honteux de ne pas chercher à sortir de la pauvreté. Les mêmes hommes peuvent se livrer à leurs affaires particulières et à celles de l’Etat. Les travailleurs manuels ne comprennent pas moins les questions de politique. Seul, nous considérons l’homme qui ne  participe pas aux affaires de la cité, non comme un oisif mais comme un inutile. (…) Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes, avant que la discussion nous ait éclairés sur ce qu’il y a à faire. »[27]

En bref, l’égalité des citoyens, la liberté d’expression, le respect du travail, le rejet de la paresse, le refus d’une politique intérieure et extérieure secrète, la dignité individuelle – voilà la véritable nature de la démocratie. Mais tout cet édifice repose sur une règle – l’autorité universelle de la loi. Dans aucun régime cette autorité n’est aussi légitime qu’en démocratie. Etant donné que c’est le peuple qui est le législateur, son intérêt permanent porte sur la suppression de l’insubordination, l’élimination des dépenses et des punitions intempestives, la mise à l’écart des charges imprévues et fortuites. Evidemment, il est absolument indispensable de définir préalablement par la loi les droits et devoirs du citoyen. C’est cela qui est indispensable pour les classes pauvres, car les riches trouvent toujours protection et réussite grâce à leurs richesses. Faire et défaire les lois tout comme l’absence de loi profitent aux puissants qui pêchent facilement en eaux troubles. Les subordonnés, au contraire, ont besoin d’une législation complète et d’une défense rigoureuse. C’est pourquoi, en démocratie, tout le travail politique tourne autour de la publication des lois et de leur application. La lutte de classes et des partis sévit principalement sur ce terrain.

Ainsi, le principe fondamental de la démocratie est l’entier compromis politique, l’entière légalité –toutes ses autres caractéristiques sont d’ordre secondaire, des phénomènes passagers. Le parlement, les ministères, les institutions judiciaires ne sont que les formalisations de ce principe essentiel. La souveraineté du peuple se matérialise de cette façon. Mais ces formalisations ne sont nullement obligatoires, ni éternelles, ni immuables. Au contraire, elles varient ; les anciennes démocraties ne connaissaient pas le parlement, aujourd’hui certaines démocraties sont également dépourvues de régime parlementaire (Suisse). Il en va de même des ministères. Les institutions judiciaires aussi subissent des changements. Dans l’ancien temps, c’était le peuple qui jugeait directement les coupables sur les forums. Les formes changent en fonction des époques et des circonstances, seul le fond, le sujet demeure. Quels que soient la période et l’aspect sous lesquels elle fonctionne, la démocratie signifie la souveraineté du peuple. Là où le peuple n’est pas souverain il n’y a pas de démocratie, même si toutes les formes constitutionnelles règnent. Tout le problème politique contemporain réside non dans la suppression de la démocratie, ceci est la thèse des bolcheviques et des fascistes, mais dans les formes adéquates à lui donner. L’édification du gouvernement du peuple se transforme toujours en question d’actualité et s’est toujours heurtée à toutes sortes d’obstacles sur lesquels elle s’est souvent brisée. Pourquoi ?

15 – le gouvernement en démocratie

Rien n’est plus difficile que gouverner une démocratie.

La démocratie dépend des citoyens ou des assemblées de citoyens. La citoyenneté désigne une personne qui détient la souveraineté politique. Elle est investie de droits politiques et prend part au gouvernement du pays. L’habitant dépourvu de ce signe politique distinctif n’est pas un citoyen, il est un sujet, un esclave, un serf. Bref, un simple habitant. En Russie soviétique, c’est le communiste qui est un citoyen. L’existence de citoyens implique l’existence de leurs organisations, partis, unions et autres organes opérationnels. Le citoyen privé de ces droits est un sujet. La société et le citoyen sont les fondements de la démocratie, la populace et le sujet sont les fondements des démagogues et des despotes.

Sous le despotisme, le dirigeant se tient au-dessus du peuple, sur un sommet inaccessible d’où il commande à ses sujets qui s’exécutent automatiquement. Gouverner est facile.

En démocratie le gouverneur et le gouverné sont une seule et même personne. Ici, c’est le citoyen qui donne des ordres à lui-même et qui borne son action par des lois. D’où la difficulté. Tout le monde aime commander, personne n’aime obéir. Supposons que le citoyen n’a pas ordonné ou a mal ordonné à lui-même, supposons que le peuple n’a pas obéi à ceux qu’il avait élus ou a obéi de travers, en ce cas la démocratie est violée, la société est ébranlée. L’ennemi – la monarchie, la tyrannie – profite de cette négligence et célèbre sa victoire sur les ruines de la démocratie.

De toute évidence, le gouvernement démocratique n’est possible qu’à des époques déterminées, dans des conditions dûment préparées dans ce but. Le peuple doit avoir pour bagage l’expérience d’autres formes de gouvernement et, ainsi, avoir été formé, éduqué et préparé à la démocratie.

Le citoyen ne tombe pas du ciel. Il est le creuset où se forge l’histoire. L’individu préfère suivre les autres plutôt que lui-même, étant donné que dans le premier cas il ne lui est demandé que d’être un simple exécutant, alors que dans le second cas il doit agir selon sa propre volonté, son esprit d’initiative, son dur labeur. Comment pourrait-il être souverain sans ces qualités ? Ce bijou ne s’acquiert qu’après une longue lutte, l’expérience de l’histoire. Cela exige du travail, de l’action, ce que tout le monde fuit. La nécessité est la mère du travail et, si elle est absente, la paresse physique et intellectuelle prend le dessus.

La démocratie primitive n’est pas exposée à cette difficulté de la démocratie. Il n’y existe pas de gouvernement permanent. Les décisions d’ordre général sont prises par les anciens, les chefs des vallées.

Dans une société de classes, la fracture se produit entre le peuple et le pouvoir. Ils s’opposent et forment deux camps adverses. Leur rapprochement et leur transformation en un seul courant est le but de la démocratie. Les gens fuient d’emblée ce processus et soutiennent son opposé. Ils préfèrent la sujétion. Et même s’ils se tournent vers la démocratie ce n’est jamais que contraints et forcés, parce qu’ils ne peuvent faire autrement, parce qu’ils n’ont pas trouvé d’autre issue.

Le gouvernement démocratique est le dernier maillon de la chaîne de gouvernements.

L’histoire est passée par tous les stades de gouvernement pour finalement atteindre la démocratie. Un très long chemin fut parcouru, un chemin semé de souffrances et de douleurs. Les traditions monarchiques et despotiques restent fortement implantées dans tous les pays. En Europe, la démocratie est un fruit tout nouveau. Elle ne compte même pas une tradition de cinquante ans. Quoi d’étonnant qu’elle tremble et s’incline. Dès sa renaissance, des ennemis ont fait leur apparition, non seulement les anciens apôtres mais aussi les nouveaux prédicateurs. Il suffit de se rappeler de la doctrine de Proudhon et de ses adeptes – l’anarchie qui, au nom de la liberté individuelle, prônait la destruction de la démocratie. Il est certain que les rapports entre l’individu et le gouvernement posent un problème politique difficile. Mais, il ne peut être tranché que dans le cadre de la démocratie et non en dehors d’elle, étant donné que c’est dans ce « dehors » que commence le despotisme, la même absorption de l’individu et de la société par les groupes dominants. Le bolchevisme et le sadisme en sont les exemples universels.

La démocratie classique a développé toutes ses formes, elle nous a donné tout ce qu’elle pouvait donner dans les conditions qui étaient les siennes. La démocratie contemporaine a été récemment mise en place, elle n’a atteint que la première étape fondamentale – la souveraineté du peuple, mais son expression extérieure, ses formes politiques ne sont pas définitivement définies et ne peuvent l’être. Une véritable démocratie classique est l’affaire prochaine. Elle suit cette direction en trébuchant et en tournant tantôt à gauche, tantôt à droite. L’ennemi, reflet de l’Ancien Testament, est innombrable. Mais ce n’est pas de ce côté que l’attend le danger, il le vaincra au combat ; dans ce cas, l’emporter sur l’ennemi est facile.

Le principal ennemi de la démocratie est son opposition interne, la discorde qui naît en son sein. C’est en surmontant cet obstacle que s’achèvera sa transformation en régime mondial, consolidé et général.

Quels sont ces obstacles ?

16 – L’état dans une démocratie

La démocratie est fondée sur l’autogouvernement des citoyens. Ici, ils sont réunis en une unité politique pour mener de concert une tâche commune. A partir du moment où cette union correspond à une volonté, qu’elle est l’expression d’un désir librement exprimé, la conscience de l’état et de ses besoins ne fait plus aucun doute et doit être acceptée par tous. Quiconque ne veut pas de cet état, ne se sent pas concerné par son autorité ou son gouvernement, ne gaspillera pas ses forces à le défendre. La nation, le peuple ne peuvent devenir les maîtres, devenir une démocratie que dans les frontières de leur propre territoire, dans leur pays. En conséquence, sa qualité d’état est la propriété indissociable de la démocratie, l’expression de la pleine souveraineté du peuple réside dans sa transformation en unité nationale. Là où cette conscience est faible, l’abolition de la démocratie se produit en même temps que celle de l’état. La victoire de la petite Athènes et de Sparte sur la grande armée perse ne s’explique que par le très haut niveau de citoyenneté des Grecs. Les gens non préparés n’apprécient pas la démocratie obtenue soudain, ni la liberté gagnée sans combattre et y renoncent facilement.

En démocratie, se battre pour l’état signifie se battre pour la souveraineté du peuple. Mais il existe aussi un autre combat – la lutte pour l’existence de chaque citoyen. L’intérêt personnel, les besoins de la famille doivent s’adapter à la défense de l’état, c’est-à-dire que la grande majorité de la population doit se sentir concernée par la préservation de la démocratie. Quand, lors de la guerre du Péloponnèse, Athènes fut vaincue, que ses habitants furent obligés d’abandonner leurs biens à l’ennemi, et de s’exiler sur des bateaux, le gouvernement a déclaré : Nous avons perdu le territoire mais nous ne déposerons pas les armes, la guerre pour l’état continue.

Périclès s’est adressé au peuple :

« Je pense moi que dans l’intérêt même des particuliers, mieux vaut la puissance et la force dans l’ensemble de l’état, que la prospérité individuelle de chacun avec l’impuissance au sommet ; car l’individu favorisé par la fortune n’en est pas moins enveloppé dans la ruine de sa patrie, tandis que, malheureux dans une patrie prospère, il a plus de chance de salut. Dès lors, l’état résistant aux infortunes privées de ses membres, tandis que ceux-ci ne peuvent supporter les désastres de l’état, comment tous ne se réuniraient-ils pas pour le défendre, au lieu d’agir comme vous le faites en ce moment ? (…) quand on est dans la nécessité ou de subir sur le champ le joug étranger, (…) ou d’affronter le péril pour son salut, le blâme est alors pour celui qui fuit le péril, non pour celui qui le brave. (…) (les navires) voilà ce qui constitue votre véritable puissance, et non les maisons et les terres dont vous pleurez la perte. Au lieu de vous affliger outre mesure à ce sujet, songez plutôt qu’en regard de votre puissance, ce n’est là que la parure de la richesse ; pensez que la liberté, si nous la sauvons par nos efforts, ressaisira aisément ces biens, tandis qu’en se soumettant à un joug étranger, on compromet d’ordinaire même ce qu’on possède. »[28]

Cette magnifique apothéose de la liberté, sa proclamation en tant que pierre angulaire de la vie n’est possible qu’en démocratie et par la démocratie. Elle n’est vraie que dans un état démocratique. Il est facile de défendre un état non-démocratique, là où on commande le peuple d’en haut et où on le force à se battre. Le sang coule et il ne sait même pas pourquoi ; moins il comprend et plus il se bat. Les imbéciles constituent le terrain d’action des despotes. Au contraire, en démocratie c’est le peuple qui se commande à lui-même de verser son sang, de donner son bien, d’adopter toutes les mesures nécessaires pour sa défense. Il le peut lorsqu’il est persuadé que l’intérêt privé et l’intérêt général ne font qu’un, c’est-à-dire quand il est extrêmement évolué et formé politiquement. Une telle conviction s’édifie sur les relations effectives entre l’état et la personne privée. Un gouvernement puissant ne doit pas s’opposer à une personne puissante, à sa liberté ou à son activité. Au contraire, l’état est le protecteur des droits des citoyens, particulièrement de ceux des faibles qui ne peuvent se protéger eux-mêmes.

Ainsi, l’état a besoin de puissance pour se défendre, et le citoyen a besoin de liberté pour soutenir l’indépendance de l’état. La démocratie se trouve confrontée au difficile problème de l’harmonisation de ces deux besoins. C’est toujours sur ce terrain que se produisent les discussions entre les différentes écoles politiques. L’individualisme et l’étatisme, l’individu et l’état se combattent depuis l’origine. D’un côté, la personne est sacrifiée à l’état, d’un autre, l’état est sacrifié à la personne ; la liberté illimitée, le pouvoir illimité – voilà leur orientation. Entre eux s’achemine le socialisme qui assigne à chacun son lot. Ni arbitraire individuel ni violence d’état, mais une libre union entre des individus libres – voilà la direction qui nous est indiquée.

L’harmonisation de l’intérêt de l’état et de l’intérêt des personnes s’avère particulièrement difficile dans les vastes états. L’étendue du territoire joue un grand rôle dans une démocratie.

Le despotisme a sévi longtemps dans les vastes états, alors qu’il disparut rapidement des petits. La raison principale en est que les grands espaces sont généralement habités par des peuplades qui ne s’entendent pas, il est donc facile aux gouvernants d’œuvrer pour leur intérêt propre. La différence culturelle entre les diverses localités revêt de l’importance aussi, la région arriérée devenant une arme contre celle qui est développée. En ce qui concerne les habitants de petits territoires, ils ressemblent davantage à une famille, une tribu d’où les oppositions nationales et culturelles sont absentes. Ici, le lien social est fort. La connaissance mutuelle, l’amitié, la parenté, le voisinage sont aisés. C’est pourquoi la conscience du malheur et du bonheur communs est accessible à tous. Les mots de Kautsky – La Suisse n’est pas devenue par hasard le premier état démocratique – décrivent le cours profond de l’histoire. Dans ces conditions, la personne fait siens l’intérêt de son pays et son destin dont l’action se déroule sous ses yeux. Périclès connaissait individuellement chaque citoyen. L’élection s’effectuait sur la base d’une bonne connaissance du candidat, et une exacte information sur ses biens. Dans ce cas, si les gens sont vraiment des démocrates, s’ils sont d’authentiques citoyens, ils sont prêts à être, tout à la fois, dirigeants et soumis, commandants et exécutants. Le choix donne les meilleurs résultats. Le voisin assigne au voisin la place qui convient. Bref, plus le pays est petit, plus il est facile de l’organiser. En Amérique, la démocratie eût été impossible si le pays n’avait commencé par être un petit état. Tout grand pays est impérialiste, il cherche à accaparer ce qui appartient à un autre. Les coups d’état réactionnaires sont fréquents. La vraie démocratie classique demande de petits territoires, de petits états et l’établissement entre eux d’un voisinage et d’une amitié pacifiques.

17 – les frontières de la démocratie

En démocratie, l’état est puissant dans la limite nécessaire à sa défense, mais pas au point de dépouiller le citoyen dans les domaines politique et économique. Le citoyen est puissant dans la limite nécessaire à la préservation de sa liberté, mais pas au point d’abolir l’état.

La métamorphose de ces deux sources en état de droit marque la frontière de la démocratie, en dévier mène à la catastrophe.

Défendre cette union et garantir ainsi l’existence de la démocratie est une tâche ardue en des temps révolutionnaires, dans une démocratie nouvellement née. Se produit, alors, une survalorisation de la liberté conquise, lui conférant toutes les aptitudes et transformant l’appareil d’état en appareil de propagande. Les ennemis, les adeptes du despotisme, en profitent et attaquent la démocratie. Ainsi périrent les démocraties française et allemande en 1849, russe en octobre 1917 et de nombreuses autres. Les mots étincelants du parlement de Francfort, le chant de rossignol de Lamartine, les phrases de Kerenski n’ont pu arrêter ces adversaires ni séduire ces adorateurs. C’est le règne des beaux discours, mais il ne s’agit pas d’une simple affaire.

Quelle en est la raison ? Elle est seule et unique – le peuple victorieux réclame sa part de butin, les chefs, eux, les abreuvent de promesses. La désintégration de l’opposition, la victoire de la révolution ne naît pas de bonnes intentions mais de bonnes réalisations, de réformes. Cela signifie qu’il faut intervenir dans les rapports sociaux et transformer de force l’appareil de propagande du gouvernement en appareil stricto sensu. Mais pendant la lutte violente contre l’ancien régime, la démocratie instaurée hésite à recourir à la force, refuse de limiter la liberté du citoyen et choisit de se cantonner au rôle de médiateur. Plus la démocratie se rapproche des classes aisées, plus elle prend le parti de la liberté et s’oppose aux réformes sociales ; à l’inverse, plus elle se rapproche des classes pauvres plus elle apprécie les réformes et moins la liberté. Ici on entend «  On ne va quand même pas nous enlever la liberté », et là « la réforme me prive de liberté ». La révolution se perd dans ces vagues contraires et coule. Il suffit que les réactionnaires et les démagogues fassent au peuple des promesses des plus fantaisistes pour que la liberté gagnée soit vaincue et se transforme en servitude. C’est ainsi que s’établissent la tyrannie et la restauration.

Seule la grande révolution française put établir et préserver ces limites de la démocratie et, sur cette base, réaliser de profonds changements. C’est pourquoi elle demeure à jamais un exemple pour tous les pays. C’est à un événement de ce type qu’appartient le changement révolutionnaire de la Géorgie. Chez nous, les trois années de réalisations démocratiques extirpèrent la réaction et la démagogie. Se satisfaire des règles despotiques était devenu impossible. Comme la France, qui n’eut de cesse de parvenir à s’organiser selon les principes de la grande révolution, la Géorgie n’aura de cesse d’y parvenir sur la base du 26 mai.

La victoire d’un gouvernement démocratique, l’introduction de ses règles signifient suivre une trajectoire politique juste. Prendre position avec force sur une ligne médiane. Le fondement de la démocratie – la souveraineté du peuple – est déjà profondément ancré et sur lui l’édifice correspondant établi. Dans ces conditions, le développement normal de la société commence et la lutte des classes revêt des formes légales. Le destin de la démocratie dépend de cette lutte, de l’attitude des forces en présence, penchant tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite. Aujourd’hui, justement, sur le terrain de la démocratie, les conservateurs sociaux et les réformateurs sociaux se livrent une lutte féroce. La société fera-t-elle un bond en arrière vers la réaction fasciste ou un bond en avant vers la renaissance sociale ? Tout dépend des résultats de cette lutte. La démocratie peut être aisément anéantie si son chemin dévie et si de larges masses la rejettent. Plus d’une démocratie fut ainsi renversée.

18 – Comment renverse-t-on une démocratie ?

Selon Aristote, la révolution ne se produit pas dans une démocratie car le peuple ne se révolte pas contre lui-même.

Et, en effet, si la souveraineté du peuple est avérée, l’ordre public établi, le renversement de la démocratie par la révolution est impossible. Des mouvements peuvent se produire contre tel ou tel scélérat, pour remédier à une carence, introduire de nouvelles réformes, etc… mais la société ne combattra pas le fondement même de la démocratie. La démocratie ne concurrence pas la démocratie. Le danger vient de ses ennemis, des partisans d’autres systèmes politiques. En effet, même vaincus, ils ne disparaissent pas pour autant. Ils profitent largement du régime des libertés, se préparent au combat et surgissent en tant que leaders des mécontents, s’appropriant le commandement. La chute de la démocratie est provoquée par les réactionnaires. Les exemples en sont légion.

Syracuse s’est choisi des chefs aux pouvoirs dictatoriaux pour combattre l’ennemi extérieur. Ces chefs ont retourné leurs forces contre l’intérieur, contre la souveraineté du peuple et ont instauré la tyrannie. Les droits du peuple, diminués par Sylla, ont été abolis par Pompée. Le peuple lui confia le pouvoir suprême. La démocratie disparut. Le chemin tracé par Pompée fut poursuivi par César, celui de César par Napoléon. Le peuple approuve le bonapartisme.

Comme vous pouvez le remarquer, en démocratie, une lutte interne est livrée pour jucher son ennemi sur un piédestal et en faire un chef. Le bolchevisme et le fascisme sont les dernières manifestations de ce courant. Ils exploitent les difficultés des hommes libres, le premier par l’intensification de la propagande communiste, le second par la guerre. Et, au lieu d’aider le peuple à vaincre les scélérats, ils pèsent sur son dos, lui ôtent tous ses droits et abolissent sa gouvernance.

Si les ennemis de la démocratie ne trouvent pas de terrain intérieur propice ils recourent fréquemment à l’aide extérieure pour atteindre leur but. Les mots célèbres de Démosthène à l’encontre de Philippe, roi de Macédoine (« Philippiques »), étaient également dirigés contre les réactionnaires de son pays qui faisaient appel en secret à lui. Ils purent supprimer la démocratie en recourant à un ennemi étranger, d’abord Alexandre de Macédoine puis les Romains. La démocratie hongroise en 1848, et la démocratie géorgienne en 1921 furent anéanties par une seule et même force étrangère : le despotisme russe invité, dans les deux cas, par les partis autochtones vaincus. Jamais, la démocratie n’a recours au glaive étranger pour faire triompher ses principes. Née de la révolution, du cœur des gens, elle établit sa domination sur les rapports de forces intérieurs. La démocratie ne s’est établie nulle part à la force des baïonnettes, quant à sa disparition, on en compte de nombreuses. Ce que l’on appelle «la guerre de propagande [29]» (1793-1794) fut perdue dès le début.

La chute de la démocratie se produit aussi dans le cas où d’autres régimes politiques l’entourent et l’influencent. L’exemple classique se trouve chez les Juifs. Là dominait la démocratie dirigée par les juges. Jéhovah était considéré comme le souverain suprême. Les états voisins étaient réputés despotiques. Et voilà qu’un jour, le peuple se rend chez le prophète Samuel et lui réclame un roi. Après de grandes discussions, celui-ci accepte mais les met en garde contre ce que la monarchie implique. Samuel leur dit :

« Le roi prendra vos fils pour labourer son labour, et travailler dans ses ateliers ; Il prendra vos filles pour en faire des parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos jardins et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes, enfin, vous deviendrez ses esclaves. (Genèse)[30]

Le peuple ne se laissa pas troubler et déclara : « nous devons vivre comme les autres. » La royauté fut donc instaurée. La démocratie périt.

La démocratie meurt aussi quand on octroie la prééminence et un grand champ d’action aux forces armées, ce qui se produit à la faveur des guerres et des conquêtes. Une démocratie agressive est toujours perdante. Le chef d’armée victorieux remporte aussi la victoire sur le peuple et édifie son propre pouvoir. La loi et le serment interdisait à César de faire franchir le Rubicon à ses armées. Mais un « chiffon de papier » ne change pas le véritable rapport de forces. César n’en tint aucun compte et devint le maître de Rome. Le général Napoléon Bonaparte devint l’empereur des Français. La démocratie doit être pacifique et anti-impérialiste. Une seule conquête inadéquate finit par la détruire si le territoire acquis est particulièrement vaste ou arriéré, ou organisé selon un régime conservateur. La démocratie ne tolère pas la division en parties culturellement différentes. A notre époque, en ce moment, s’y ajoute la poussée nationaliste. La démocratie est impossible dans de nombreux pays. L’exception suisse confirme la règle. La pluralité nationale détruit toutes sortes d’états.

La démocratie se fonde sur la loi. Quand la loi perd de sa force et est soudainement remplacée par des décrets, la démocratie est en danger. Pendant ce temps, la démagogie se renforce et des aventuriers de tout acabit surgissent, en quête de pouvoir, la bouche pleine de flatteries. Cette situation se crée, particulièrement, en des temps de difficultés extérieures. L’eau se trouble. Les ennemis de la démocratie redressent la tête et prônent : « la démocratie ne pourra pas nous défendre, changeons-la sinon nous allons périr ». Ainsi parla l’Athénien Pisandre à la réunion des citoyens pendant la guerre du Péloponnèse. Le peuple trembla, eut peur et par un seul décret abolit la constitution tout entière. L’oligarchie fut établie puis supprimée par une nouvelle révolution. S’opposer à la démocratie au nom de l’intérêt de la nation est une vieille rengaine, inventée pour mystifier le peuple.

Ainsi, nul régime ne disparaît plus facilement que le régime démocratique. En effet, conjointement à la liberté, on y trouve d’innombrables échappatoires que ses ennemis mettent à profit. Ce régime est obligé de suivre un chemin semé d’épines, de se frayer un chemin entre deux haies, de passer du chemin au ravin, et ainsi, de préserver son âme tant bien que mal. Athènes nous donna la meilleure démocratie et celle-ci ne dura que 150 ans. La stabilisation définitive des démocraties contemporaines n’a pas encore eu lieu. Tout le sud – l’Italie, l’Espagne, la Grèce – s’en est d’ores et déjà retiré et est passé sous la dictature.

Quelle est la raison fondamentale de cela ? Comment peut-on ériger la démocratie sur des fondations inébranlables ?

19 – La démocratie socialiste

L’inégalité des citoyens au regard de la situation politique et économique est la raison fondamentale du caractère remuant de la démocratie et de sa faiblesse. Une personne matériellement dépendante peut-elle être juridiquement indépendante ? La souveraineté des classes pauvres correspond-elle à la réalité ? Voilà l’éternelle question cruciale de la démocratie. Elle se présente dès le début devant la société et est tranchée.

Portant à l’époque de la démocratie primitive, la question ne se posait pas. Ce ne sont pas les biens personnels qui jouaient un rôle dans la gouvernance, mais le talent personnel, l’expérience, l’âge, la parenté. La supériorité des richesses sur l’individu ne prévaut que dans une société de classes où elle devient l’objet des luttes et des divisions. Le despotisme défend cette même logique – le peuple sans droits politiques et, bien sûr, sans droits économiques. Le pauvre est pauvre dans tous les domaines. En démocratie, cette logique est annulée : le peuple est souverain dans un domaine et soumis dans un autre. Mais, ce paradoxe agite la démocratie et la mine. Or, dans les temps anciens, cela était parfaitement compris ; c’est la raison pour laquelle on eut recours à des lois sociales afin de préserver la démocratie.

Montesquieu écrit :

« Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun ayant un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie. »[31]

A cette époque, la terre était l’unique source de richesses et était à la base de la démocratie. On peut dire que celle-ci était une république paysanne égalitaire. Lorsque trop de terres étaient mobilisées, la lutte des classes éclatait avec force et exposait le régime au danger. Alors, pour sauver la démocratie, on mettait en œuvre la réforme agraire. Les Juifs redistribuaient les terres tous les cinquante ans. La démocratie athénienne confia à un homme – Solon, le soin d’éliminer l’inégalité sociale. Etant donné que l’endettement foncier constituait le principal mal, Solon supprima d’un coup toutes les dettes et rétablit l’égalité entre les propriétaires. A Sparte, Lycurgue partagea également tous les biens mobiliers et immobiliers entre citoyens Il leur interdit l’usage de l’or et de l’argent et introduisit les tables communes – en bref, il réalisa une très grande révolution sociale. Sa constitution régna sans interruption pendant 500 ans. A Rome, la référence aux Gracques est connue.

Comme vous le remarquez, le principe social de la démocratie réside dans l’égalité des biens, l’indépendance économique du citoyen. En cela, elle s’oppose complètement à la politique sociale du despotisme et des classes dominantes qui s’illustre, en premier, par l’accumulation des richesses entre les mains du chef, en deuxième, par l’enrichissement personnel. La démocratie de l’antiquité ne se résigna jamais à cette propension et défendit son existence en défendant l’égalité économique. Dès qu’elle déviait de cette ligne et perdait la force de se corriger, elle s’effondrait et devenait la victime de l’ennemi intérieur ou extérieur. La démocratie est sociale ou n’est pas.

Aujourd’hui, le même problème se pose aux démocraties contemporaines. Derechef, il n’y a que ce fait : la principale source de richesse n’est plus la terre mais la production et le commerce. Par conséquent, on ne peut plus guérir les souffrances sociales actuelles par la distribution des terres. La révolution agraire est un événement transitoire, un épisode qui ne conférera pas la démocratie sociale. Les nouvelles formes de production sont celles de l’industrie, et la question sociale tourne donc autour d’elles. Mais, puisque l’industrie ne correspond pas à une production individuelle mais collective, il est clair que sa division et sa distribution entre les citoyens est impossible. La conservation de l’industrie et, parallèlement, sa transformation en propriété publique constitue la seule révolution sociale de notre temps. Auparavant, la démocratie socialiste signifiait le partage des richesses, aujourd’hui – la nationalisation. Les moyens de production ne sont pas détruits mais transformés en puissance publique – voilà ce qu’a mis en avant l’économie actuelle et elle s’adresse, ainsi, à l’humanité. Les pays sous-développés en sont encore à l’ère agraire, et éprouvent les illusions politiques et sociales correspondantes. Leur avenir ressemble au présent des pays développés.

Ainsi, le fondement social de la démocratie contemporaine est la transformation du système capitaliste en système socialiste. Les éléments de division et de conflit doivent être extirpés de la matrice de la démocratie politique, et doivent être remplacées par des forces pleinement accordées. Ainsi, l’apparente contradiction politique et économique des citoyens disparaîtra et leur authentique liberté se verra assurée. Telle est l’étoile lumineuse de la démocratie.

Mais atteindrons-nous ce but ? La démocratie ne va-t-elle pas périr en chemin et ne retournerons-nous pas au despotisme ? Voilà le grave problème. Réaliser le socialisme est possible dans des conditions économiques particulières, la démocratie va en ce sens.

Par conséquent la consolidation de la démocratie, la préservation de la liberté et, par son intermédiaire, la continuation de la lutte – forment l’unique chemin et le pont. La démocratie se décompose quand le peuple ne voit plus en elle son protecteur et le défenseur de ses intérêts. Aussi, est-il indispensable que le gouvernement démocratique travaille résolument en faveur du peuple. Des réformes constantes, ininterrompues, pour aider les travailleurs, fortifiera la liberté et viendra finalement à bout de ses ennemis. Travailler moins et gagner plus permet aux citoyens d’améliorer leur situation matérielle et d’avoir, parallèlement, du temps libre pour lire et réfléchir, pour devenir des membres actifs de la démocratie au point que le retour au passé, la recherche de formes antidémocratiques, ne correspondront plus à leur intérêt.

Tous les partis politiques qui défendent de telles réformes sont, évidemment, les compagnons de route des socialistes. La bourgeoisie radicale aide la démocratie. Elle s’arrête simplement au milieu du gué et ne se donne pas une base solide ; elle se contente de réformes. Les socialistes, eux, empruntent le même chemin, mais ils se fixent comme but la réalisation de la règle indéfectible de la démocratie : l’égalité politique des citoyens implique impérativement leur égalité économique.

Ainsi, l’existence permanente et victorieuse de la démocratie n’est-elle possible que dans une société socialiste. La véritable démocratie est la démocratie socialiste.

Novembre 1926

 

[1] Aristote « Politique ». Livre 6.

[2] Noé Jordania traduit ainsi en géorgien le terme « Constitution » employé dans la traduction française d’Aristote. Note du trad.

[3] « Histoire » d’Hérodote. Livre 3.

[4] Maspero « Histoire ancienne des peuples d’Orient »

[5] Les historiens mentionnent un seul peuple d’Asie ayant conservé la monarchie de classe, ce sont les Parthes. Mais leur histoire n’est pas bien connue.

[6] Tyran signifie en grec usurpateur.

[7] Politique. Aristote. Livre 3. Chapitre III. Note du trad.

[8] Politique. Aristote. Livre 8 (ordinairement placé 5ème). Chapitre VIII. Note du trad.

[9] Livre 8

[10] « Mémoires » de Metternich

[11] Livre 18

[12] Livre 3

[13] Livre 6

[14] Livre 17

[15] Livre 8

[16] Rollin « l’Histoire ancienne », tome 2

[17] Garantit le droit à la liberté individuelle et empêche notamment l’emprisonnement arbitraire. Note du trad.

[18] Milioukov « Essais sur l’histoire de la culture russe » ; Partie 5 p. 104

[19] Plekhanov « Histoire de la pensée sociale ». Préface. Tome 1

[20] Assemblée populaire slave, c’est-à-dire la plus haute autorité de la république dans les cités-états dirigées par une oligarchie de propriétaires fonciers. Note du trad.

[21] A partir de 1260, l’empire mongol se divise en ulus (khanat : territoire soumis à la juridiction d’un khan). Note du trad.

[22] « L’Histoire » de Klioutchevsk

[23] Livre généalogique. Note du trad.

[24] Le goubernia est une entité territoriale administrative. Note du trad.

[25] Milioukov « Le paysan du roi en Russie ». 1862

[26] La xénélasie est une pratique spartiate consistant à expulser de manière régulière les étrangers de son territoire. Note du trad.

[27] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre II

[28] Thucydide. idem

[29] La Terreur. « il n’est pas sûr qu’il faille continuer à utiliser ce terme de propagande, mais plutôt celui de « guerre civile », longtemps resté l’impensé de la Révolution, révélant une des causes des violences : le défaut d’État, impuissant à réguler la discorde nationale jusqu’en 1794. » Michel Biard (dir.), Les politiques de la Terreur 1793-1794. Presses Universitaires de Rennes et Paris, SER, 2008. Note du Trad.

[30] Bible 1 Samuel 8. Note du trad.

[31] « Considérations sur les causes et la grandeur des Romains et de leur décadence. » Chapitre III

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Femmes élues députées à l’Assemblée Constituante de Géorgie

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Cinq femmes furent élues députées, en 1919, à l’Assemblée constituante de Géorgie : 1/Eléonore Ter Parsegova-Mahvilazisa. 2/ Christiné Charachidzé. 3/Minadora Torochélidzé. 4/Elisabeth Bolkvadzé. 5/ Anna Solorhachvili. (source : conférence de Gogi Gaprindashvili lors du séminaire d’été consacré à la 1ère République de Géorgie – Les Archives Nationales de Géorgie -2013)

Ces femmes étaient, toutes, membres du parti social-démocrate géorgien.

 


Mémoire soumis par le Prince Soumbatoff, délégué du gouvernement géorgien, aux puissances alliées – Berne 1919

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Louis le Fur – საქართველო და საერთაშორისო უფლება.პარიზი.1933

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La SDN et les Soviets-article de Noé Jordania 1934

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Le Ministre Akaki Tchenkeli reçu à l’Elysée – 25 février 1921

Tchenkeli se rendant à l'Elysée

 

Note : la remise des lettres de créance du Ministre Akaki  Tchenkeli au  Président Millerand a eu lieu le 25 février 1921