Camille Huysmans à propos de son voyage en Géorgie

LA REPUBLIQUE SOCIALISTE DE GEORGIE

Par Camille Huysmans, socialiste – Belgique

Vooruit, 25 et 29 octobre 1920

Citoyens,

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation de venir vous parler ici de notre voyage en Orient, dans le pays appelé la Géorgie.

Mais avant de vous exposer quels furent les résultats de ce voyage, il est nécessaire que je vous dise en résumé ce qu’est la Géorgie, et quel était le but de notre expédition.

Il y a quelques semaines, je rencontrai à Paris mon ami Tséreteli qui y représente la Géorgie. Après avoir parlé de la situation de son pays, nous tombâmes d’accord qu’il serrait utile que des socialistes occidentaux fissent un voyage en Géorgie.

La Géorgie est le seul Etat socialiste du monde entier. C’est un Etat socialiste qui n’a pas été fondé sur la contrainte ou le meurtre, mais sur la démocratie. C’est un état que nous ne pourrions nous-même édifier que si nous étions les maîtres dans notre propre pays. Pour acquérir cette puissance, il nous faudrait un degré parfait de conscience et d’organisation.

Il serait donc intéressant de rechercher comment cet Etat s’est fait, et comment nos camarades, qui se disent nos élèves, ont réussi à accomplir leur oeuvre.

De tous côtés la Géorgie est entourée d’ennemis : au nord, les Bolcheviks qui ne cherchent qu’une occasion d’envahir la Géorgie, comme ils le firent à Bakou, où ils assassinèrent les femmes et les enfants ; d’un autre côté les Kémalistes, qui ne sont pas d’accord avec les Pays de l’Entente.

L’Etat géorgien occupe donc une situation tout à fait exceptionnelle au point de vue international. Et c’est, de plus, un Etat socialiste, c’est-à-dire un danger pour la réaction.

C’est un pays trois fois grand comme la Belgique ou la Hollande, mais avec une population moitié moindre. Mais les résultats atteints par ce peuple inspirent le respect.

C’est un pays de civilisation bien plus ancienne que la nôtre. Chez nous les édifices du IXème siècle sont très rares ; là-bas, il y en a de nombreux du IV, V et VIème.

Partout il y a de l’art.

J’ai toujours aimé la musique. Si j’avais à recommencer ma vie, je me ferai musicien. Je suis devenu homme politique. Et pourtant je ne comprends pas grand chose à la politique (Rires). En Belgique, nous avons beaucoup de musiciens. Mais qui sait donc y chanter ?

En Géorgie, au contraire, il n’y a pas un homme qui ne sache chanter. Et toujours à la perfection. Le premier venu y chante avec un talent indéniable. Et, tous s’émerveillaient de notre étonnement.

L’art y est le bien de tout le monde. Pour qu’un peuple et un pays en arrivent là, il leur faut une longue tradition.

Tous les Géorgiens savent danser. La danse n’est pas pour eux une chose ridicule. Elle est toujours individuelle. Le costume national est splendide. Ce peuple a de la grâce. Nous avons perdu la nôtre à cause de la division du travail, alors que les Géorgiens n’ont pas encore été asservis par la vie en fabrique.

Le symbole du pays est leur Georges blanc (d’où probablement le nom du pays en Occident). La Géorgie est le pont de l’Europe vers l’Asie, tout comme la Belgique est le pont qui relie l’Europe occidental à l’Europe centrale.

La Géorgie est située au sud du Caucase ; à droite se trouve Bakou, où les bolcheviks ont fait une incursion et règnent encore par la terreur. Au sud, l’Arménie et la Turquie.

La langue géorgienne n’appartient à aucun autre groupe de langue, pas plus au groupe germanique qu’au groupe slave. Il semble que ce soit une langue comme celle des Basques, les plus anciens habitants de l’Europe. L’alphabet géorgien comprend 38 lettres.

Ce qui nous a frappé aussi c’est l’existence de certaines consonnes que notre langue a perdues.

La légende de la Toison d’or vient de Géorgie, probablement parce qu’on y trouvait de l’or.

Le christianisme y fut introduit au Vème siècle ; et au VIème se constitua l’Eglise géorgienne indépendante.

La plus florissante période du royaume géorgien et de sa civilisation, fut le XIIème siècle, sous la reine Thamar. C’est alors que fut écrit, par Roustavéli, un grand poème épique. Ce poème a été traduit en anglais. C’est la meilleure traduction qui existe.

Après que Constantinople eût été prise par les Turcs en 1453, la Géorgie fut séparée de l’Europe et livrée à elle-même.

Ce pays avait été pendant des siècles un Etat indépendant ; mais en 1783, menacé par les Turcs, il se trouva obligé de faire un traité d’alliance avec la Russie, le seul Etat qui pût le protéger.

Quand un petit pays s’allie avec un  grand, il est mangé. Tel fut aussi le sort de la Géorgie. En 1801, elle devint une province de la Russie.

Il n’est pas besoin d’insister sur cet exemple dans le pays de Gand ; mais on peut attirer sur ce point l’attention de la Belgique wallonne. La Belgique ne doit pas lier sa politique à celle d’un grand pays (Acclamations).

Les Géorgiens restèrent toujours attachés à leur liberté. Rien d’étonnant, par suite, qu’ils se soient placés à l’avant-garde lors de la révolution de 1905.

Je passe à notre voyage.

Nous devions examiner quel était le meilleur système : celui de Moscou ou celui de Tiflis.

Nous passâmes par Paris, Rome, Tarente. Pour éviter la peste on nous embarqua en cet endroit sur un bateau qui avait été…désinfecté (Rires).

Nous côtoyâmes la Grèce et parvînmes à Constantinople. Nous y restâmes plusieurs jours, dans le port. Nous n’avons jamais rien vu de plus beau.

Puis nous allâmes à Trébizonde, le long du Bosphore et de la mer Noire, et nous nous dirigeâmes vers le port de Batoum.

C’est maintenant que commence notre vrai voyage. Il dura du 21 août au 15 septembre. Notre impression générale fut celle d’une féerie.

Nous fûmes reçus à Batoum par le gouvernement, le conseil municipal, les zemstvos et des travailleurs avec leurs drapeaux rouges. Il y en vaient des centaines, que dis-je des milliers qui nous attendaient. Des hommes, des femmes, des enfants, des soldats avec leurs généraux.

Nous fûmes conduits en triomphe jusqu’à la maison de ville, où furent prononcés des discours au nom du gouvernement, du conseil municipal, etc…Puis on nous fit visiter la ville et le port. Il y eût ensuite un banquet avec des toasts.

Le jardin botanique que nous visitâmes nous montra toutes les richesses imaginables. Nous vîmes aussi une plantation de thé, et des fabriques de meubles en bambou.

Dans nos pauvres Flandres, on n’a aucune idée d’une telle richesse.

Le soir nous partîmes par train spécial.

Pendant les 16 à 17 jours que dura le voyage, j’ai dormi à peine deux heures dans mon lit. Les discours commençaient à7 heuresdu matin et se terminaient à deux heures de la nuit. Partout nous dûmes parler.

Il faut que vous sachiez que le peuple a bien entendu parler de nous ; mais c’est la première fois qu’il voyait ses camarades de l’Occident qu’ils ne connaissaient que de nom.

Le peuple tout entier s’était levé ; des centaines de personnes étaient descendues des montagnes, à cheval ou en voiture, pour nous saluer. Dans certaines gares, on menaça de briser le train si nous ne consentions pas à faire halte…

Nous arrivâmes à Tiflis, capitale de la Géorgie. Les tramways et les funiculaires de cette ville appartenaient autrefois à des compagnies belges, aujourd’hui dépossédées.

Nous assistâmes à une séance de la Constituante. Nous y fûmes salués au nom de tous les partis.

A la fin de la séance, nous dûmes faire des discours sur les places publiques. Notre domicile était situé juste en face de l’ambassade des bolcheviks. Ils avaient arboré le drapeau rouge. L’avaient-ils exhibé à l’occasion de notre visite, c’est ce que j’ignore (Rires).

Le lendemain, notre travail débuta par un entretien avec le comité central du Parti, auquel nous posâmes différentes questions. Des rapports furent lus par plusieurs ministres. Ceux-ci expliquèrent pourquoi ils avaient agi de telle ou telle manière. Le ministre de l’Agriculture, par exemple, vint nous dire comment les terres avaient été réparties ; mais j’entrerai des ces détails au cours de ma deuxième conférence.

Le ministre du Travail a institué une ‘Chambre des Tarifs » qui détermine les salaires selon le coût de la vie. Il n’est plus besoin de grèves, ni d’action directe.

Les syndicats sont magnifiquement logés. Pour rappeler la mémoire de membres décédés du Parti, on n’élève pas de statues, mais on fonde des bibliothèques.

C’est Jordania qui est le Président de la République.

Je n’ai jamais rencontré d’hommes qui aient mieux représenté leur peuple que Jaurès et Bebel ; sauf Jordania. Il a été élu à l’unanimité. On peut critiquer les ministres et nul ne s’en fait faute. Mais personne n’attaque Jordania.

Il représentait la Géorgie dans la première Douma.

Le deuxième jour de notre arrivée à Tiflis fut consacré à la visite de l’autre fraction socialiste, celle des fédéralistes, qui est en opposition avec le gouvernement social-démocrate.

Les Arméniens et les socialistes-révolutionnaires russes se sont plaints à nous. Nous avons fait de notre mieux pour rétablir l’unité et nous ne nous en sommes pas tenus à une seule démarche.

Je donnai comme exemple la Belgique : « Nous voici devant vous, ai-je dit : Vandervelde, de Brouckère et moi. Nous jugeons tous trois autrement sur les questions de guerre et de paix. De plus, je suis flamingant. J’ai combattu toute ma vie pour la cause flamande et je ne l’abandonnerai jamais. Mais il n e nous vient pas à l’idée de quitter le combat que nous livrons en commun. Il doit en être de même en Géorgie où 90 % des habitants sont socialistes ».

Un autre jour nous allâmes au sommet du Caucase, haut de5000 mètres. L’excursion avait été organisée par la garde populaire.

Il y a deux organisations militaires en Géorgie. La première est l’armée régulière de l’Etat où le service est obligatoire. La deuxième est la Garde Populaire, composée de volontaires, surtout des membres des Syndicats et des partis socialistes.

Nous montâmes la route en auto. Au premier village que nous rencontrâmes, tous les habitants nous attendaient. Un vieillard avec une barbe grise s’avança. Il nous offrit du sel et du pain. Et conformément à la tradition, nous dûmes chacun en signe d’amitié, prendre un morceau de pain, le tremper dans le sel et manger. C’est ainsi que nous fûmes salués dans chaque village.

Dans une bourgade, nous vîmes un hôtel qui avait pour enseigne « Aux femmes marxistes ». J’allai parler à ces femmes. Elles connaissaient très bien notre théorie et nous eûmes l’impression que la propagande socialiste était fort bien organisée.

Des musiciens nous jouèrent La Marseillaise et des musiques préhistoriques.

Tout à coup nous vîmes arriver de loin toute une troupe de cavaliers. Ils se joignirent à nous. Et à mesure que nous avancions, le nombre des cavaliers augmenta sans cesse. Ils chevauchaient à côté », devant et derrière l’auto, en exécutant toutes sortes d’acrobaties dangereuses.

Ces habitants des montagnes n’ont jamais été soumis. Aucune domination étrangère n’a réussi à les faire plier. Maintenant, ils se sont mis librement au service de la république socialiste.

Quand nous arrivâmes au Kazbek, accompagnés de centaines de cavaliers, le soir tombait. Nous rencontrâmes là, devant l’église, un prêtre qui nous salua au nom de la population qui l’entourait. Ramsay Mac Donald lui répondit. Le prêtre était sur une éminence ; derrière lui l’église, devant lui la foule et les chevaux harnachés. Et, dans le fond, la chaîne du Caucase. Vous pouvez imaginer ce spectacle ; c’était grandiose !

Le lendemain nous allâmes à cheval jusqu’au sommet. La population nous offrit toutes sortes de présents. C’est ainsi qu’entre autres, on me donna un cerf vivant. Que fallait-il en faire ? (Rires)

Le 21 août nous nous dirigeâmes vers la région des vignes. Nous visitâmes une exploitation qui appartenait, avant la révolution, à la famille impériale. Il nous fallut deux heures pour la traverser. Le soir, dans le magnifique château du domaine, les paysans chantèrent pour nous. Ce qu’ils chantèrent compte parmi les plus belles choses que j’ai entendues de ma vie.

Ce fut ensuite le tour d’une autre région du pays : Tchiatouri où l’on  exploite des mines de manganèse. Ce minerai est précieux, mais sont obtention est pénible et coûteuse. En 1909 on produisit900.000 tonnes dont 6 % furent exportés en Belgique.

Nous fîmes aussi une visite aux mines de charbon de Tkvibouli. Les filons ne s’y dirigent pas en profondeur comme chez nous, mais droit à travers les montagnes.

J’ai porté la question, comment pouvons-nous aider nos camarades géorgiens, devant le comité central de nos mineurs. Il faudrait envoyer en Géorgie plusieurs centaines de nos ouvriers spécialistes et de nos ingénieurs, afin d’apprendre à nos frères comment travailler.

C’est ainsi qu’on pourrait aider le peuple géorgien à utiliser ses richesses, non pas au profit du capitalisme, mais au profit de l’Etat socialiste.

Koutaïs, qui est en grandeur la deuxième ville du pays, est construite à la moderne. C’est là qu’a commencé le mouvement socialiste.

On nous avisa de rejoindre notre bateau un jour plus tôt qu’il n’avait été convenu. Notre groupe dut prendre congé. Toute la population se réunit et je lui ai parlé avec un véritable plaisir.

Enfin nous retournâmes à Tiflis. Nous y eûmes un entretien avec le gouvernement au complet.

La question était : quelle est la conclusion que nous tirons de notre voyage ? Qu’est-ce qu’elle nous suggère ?

Nous dîmes que la Géorgie devait être reconnue comme un état indépendant aussi vite que possible par les autres Puissances, et qu’il fallait organiser une ligne de navigation entre la Géorgie et la Belgique.

Que les Géorgiens devaient faire alliance avec d’autres petits pays afin d’empêcher les grands de les engloutir.

Que notre gouvernement pourrait aider en ce qui concerne les mines de manganèse et de charbon. Que pour les autres produits, notre Fédération des coopératives leur viendrait en aide. Qu’il leur fallait avoir des chemins de fer perfectionnés, un bon enseignement technique et une bonne administration financière. Que leur monnaie devait augmenter de valeur.

Notre devoir est de contribuer au développement de la Géorgie.

Pour exécuter une œuvre pratique, il faut éveiller en tous la conscience altruiste. Il est là une question d’éducation. Dans un pays où la nature est extraordinairement douce, les habitants n’éprouvent pas autant que nous, le besoin de travailler.

Au cours d’un banquet nous eûmes pour voisin une princesse. Sous l’ancien régime, elle possédait une province entière. Maintenant elle n’a plus, comme chacun, que 7 hectares ; elle nous déclara ouvertement : « Rien n’est plus juste ; autrefois je jouissais seule de mon bien, maintenant, il profite au peuple tout entier. »

Mais ce sont là d’autres gens que nos capitalistes (rires)

Je passe à la question scolaire. En Géorgie aussi on éprouva des difficultés avec la question des langues. J’ai toujours soutenu que la langue scolaire devait être celle de l’enfant, et non pas celle que préfère le papa. En Géorgie, on discuta des mois à ce sujet. Enfin on se résolut à admettre mon point de vue, et quand le Ministre de l’intérieur nous annonça cette décision, je dis à mon ami de Brouckère : « Inscris cela ». (rires)

De Bakou des gens vinrent nous trouver pour nous raconter comment ils avaient été traités par les bolcheviks. A Bakou vivaient des Musulmans. Ils avaient créé un Etat démocratique indépendant qui fut détruit par les bolcheviks.

Que des bourgeois égorgent des socialistes ou que des socialistes égorgent des bourgeois le crime est le même. Mais quand des socialistes égorgent des socialistes, le crime est double (Vive émotion).

Nous accueillîmes aussi des délégations de gens qui avaient vécu sous les gouvernements de Denikine et de Wrangel et qui avaient aussi à se plaindre de violences.

Les camarades géorgiens me demandèrent, vers la fin de mon séjour, de prononcer un discours critique. Il eut lieu dans une « maison de thé » qui avait été construite par les ouvriers eux-mêmes en mémoire de Plékhanov.

Je leur dis :

« Vous avez accompli des choses admirables, mais vous devez encore apprendre à travailler. Vous avez lz journée de huit heures. Ceci est évidemment très bien. Mais il vous faut travailler réellement huit heures et non pas soviétiser là-dessus pendant quatre. Il faut produire encore et toujours. Puis, quand vous aurez beaucoup produit, quand la technique sera améliorée, vous pourrez penser à ne plus travailler que sept heures, et même moins. Dans le régime socialiste, la production doit être plus forte que dans le régime capitaliste ; sinon nous serons plus pauvres sous le socialisme que sous le capitaliste. »

Pour faire honneur aux socialistes que nous sommes, nous fûmes nommés citoyens d’honneur de batoum et élus membres de la Garde Populaire.

Nous rentrâmes en Belgique par la Bulgarie, la Yougoslavie, l’Italie et la France. Ce fut un voyage très fatigant. Mais il aura de bons résultats ;

Je n’ai pu vous esquisser  à peine que le côté pittoresque de notre voyage : il me faut réserver pour une autre conférence des renseignements précis sur les bases de l’Etat, l’organisation du mouvement socialiste, les mesures économiques, etc.

Les Géorgiens sont sous l’impression du mouvement ouvrier belge et profitent de notre expérience. Mais ils ont dix fois plus de difficultés que nous. Ils ont beaucoup d’ennemis et doivent être prêts sans cesse à défendre leur pays les armes à la main.

Ils ne peuvent pas compter sur les Puissances de l’Europe pour la raison qu’ils sont socialistes.

C’est une contradiction apparente que le premier pays qui se soit organisé sur la base socialiste dans le monde entier soit un pays où l’activité industrielle n’est pas encore très développée. Toutefois, il faut voir là un résultat de la propagande méthodique qui a réussi à convaincre les paysans.

L’expérience de la Géorgie peut nous être d’une grande utilité.

La Géorgie est un Etat agricole. C’est le pouvoir politique qui a été conquis le premier, et c’est d’en haut qu’il a fallu, par suite, conquérir le pouvoir économique.

En Belgique, au contraire, nous avons d’abord conquis la puissance économique grâce à notre mouvement syndicaliste. Il nous faut donc aller à la conquête du pouvoir politique de bas en haut. Nous eûmes d’abord 28 sièges au Parlement, puis 4, et enfin nous avons sauté à 70. Quand nous serons à 94, nous aurons la majorité ; mais auparavant, nous étranglerons le Sénat (Rires).

Nous devons apprendre la puissance politique des Géorgiens, afin qu’ils apprennent à connaître notre puissance économique.

L’occident doit aider l’Orient, et l’Orient doit aider l’Occident. C’est ainsi qu’on obtiendra la vraie union des forces.

C’est avec l’espoir qu’il en sera ainsi que je suis allé en Géorgie, et c’est avec ce même espoir que parle ici aujourd’hui devant vous.

L’aide réelle désirée ne deviendra une réalité que quand nos marchandises iront là-bas, et que leurs marchandises viendront ici.

C’est ainsi que nous devrons construire une véritable Internationale, non pas en paroles seulement, mais par les faits (Ovation).

Camille Huysmans ( 1868-1968). Homme politique belge, socialiste, élu député d’Anvers en 1910. Secrétaire de la IIème Internationale Socialiste de 1905 à 1921, il lance la Conférence pour la Paix de Stockholm en 1917 pour tenter de renouer les relations entre les pays socialistes des pays belligérants. Dans l’entre-deux-guerres, il sera l’une des figures de la social-démocratie internationale. En 1945, il devient Ministre d’Etat, puis Premier Ministre un an plus tard. Il assumera par la suite diverses autres fonctions gouvernementales et parlementaires.


Pierre Renaudel à propos de son voyage en Géorgie

LA SITUATION DES OUVRIERS

Par Pierre Renaudel, député socialiste – France

Le Progrès, Lyon 5 décembre 1920 (Extraits)

De même que les hommes de la République géorgienne ont voulu que le droit aux socialisations fût inscrit dans leur Constitution, ils ont voulu aussi qu’y fussent affirmés les droits de la classe ouvrière.

Lorsqu’on les interroge, ils ne prétendent pas qu’ils ont tout réalisé du socialisme. Ils se flattent seulement d’en avoir établi ce qui était immédiatement possible, à travers des difficultés qui résultent de la guerre à peine terminée pour eux, et de la terrible situation économique qui en découle. Ils pensent en avoir facilité le développement et les possibilités. La classe ouvrière, ayant conquis et établi son droit, veut maintenant que celui-ci soit stabilisé et elle ne veut pas le laisser s’effriter, s’effondrer sous les coups de l’impatience.

Cela est d’autant plus méritoire que la situation économique est en effet redoutable et rend précaire la vie des ouvriers. Qu’on songe que la Géorgie voit une dépréciation du change dont on ne peut guère chez nous avoir l’idée ; La première origine s’en trouve, du reste, dans le fait que la Géorgie n’avait aucune réserve d’or, celle-ci étant la propriété de la Russie dont elle se séparait.

Une livre anglaise, qui valait cinquante francs quand nous étions au Caucase, valait trois mille six cents roubles au taux légal, limité par le gouvernement, mais en valait cinq à six mille au gré de certaines transactions et spéculations qu’il n’est pas facile de saisir ou de punir.

Cela veut dire que le prix des objets est formidablement élevé. Le pain noir, pain de sarrasin, vaut quarante à cinquante roubles la livre de400 grammes. Le pain blanc, pain de froment, vaut de cent dix à cent vingt roubles. Un morceau de savon vaut cent vingt à cent cinquante roubles, si c’est un savon ordinaire ; il en vaut six cents si c’est le savon de toilette venu d’occident. Et tout à l’avenant.

Quoi qu’il en soit, la constitution dit :

« Les éléments du travail salarié sont protégés par la législation de la République ». Et elle fixe que les gouvernements locaux ont à fonder Bourses du Travail, bureaux de placement et de statistiques pour combattre le chômage, que l’Etat doit assurer l’ouvrier contre l’invalidité, la vieillesse, la maladie, par un impôt spécial qui ne doit pas être inférieur à 5 % du revenu annuel de la République.

La journée de travail est fixée à huit heures pour les adultes, à six heures pour les adolescents et cette prescription est observée.

Comment en dehors de ces résultats matériels, les ouvriers de Géorgie ont-ils compris leur prise de pouvoir ? Quelle politique ont suivi les soviets et les syndicats ? Quelles institutions règlent les rapports de l’ouvrier avec l’entreprise, qu’elle soit sociale, qu’elle soit privée ?

Il n’est pas sans intérêt d’entendre les explications de Devdariani, président du comité central des organisations ouvrières de Géorgie.

« Vous ne nous connaissez pas, dit-il. Nous étions une petite fraction dans la Russie, et nous étions, comme tels, dans l’Internationale. Mais les ouvriers de Russie ont abandonné le chemin où marchait le mouvement ouvrier européen. Ils ont cherché à réaliser leur but dans la guerre civile, par le feu et la violence. Nous, peut-être parce que nous nous sommes séparés, nous avons pu rester fidèles aux principes démocratiques, et nous sommes peut-être le seul exemple où le prolétariat ait réalisé le programme minimum du socialisme sans guerre civile, sans le sang, par la pression et l’influence sur le gouvernement.

Ici, la classe ouvrière représente les intérêts de toute la nation. Elle guide la nation. Elle a su subordonner ses intérêts particuliers à ceux de toute la nation, tandis que nous avons vu souvent en Russie les intérêts généraux sacrifiés à des intérêts particuliers immédiats, et c’est la clase ouvrière qui, en fin de compte, en a vu augmenter ses souffrances. »

Cette idée générale est féconde de l’identité des intérêts ouvriers et des intérêts de la nation, on la retrouve chez un autre des membres du comité central.

« Poser la question de la politique des syndicats, c’est poser la question de la classe ouvrière et de l’Etat, nous dit Khélatzé. Le pouvoir politique est ici entre les mains de la classe ouvrière. Les gouvernements sont élus par nous. L’Etat est nôtre. Nous devons donc chercher à sauvegarder à la fois les intérêts de l’Etat et ceux de la classe ouvrière. Si nous avions devant nous un gouvernement bourgeois, nous serions en opposition avec lui. Mais nous savons que notre opposition actuellement nuirait à l’Etat comme à nos propres intérêts. »

Et Khéladzé ajoutait :

« Nous n’avons pas encore voulu prendre en main la socialisation totale. Nous nous sommes dit que la Géorgie était faible économiquement, et qu’ainsi les conditions nécessaires à la pleine réalisation sociale ne se trouvaient pas elles-mêmes réalisées.

Nous avons donc résolu d’aider les autres organisations qui cherchent à créer les entreprises d’Etat, de communes, de coopératives, et nous assurons le terrain pour la formation socialiste démocratique. Nous avons eu quelques tendances à faire comme en Russie. Mais depuis que près de nous, dans l’Azerbaïdjan, nous avons vu les résultats, ces tendances ont disparu. Nous avons vu les conséquences destructives du régime russe. »

Notre interlocuteur insistait sur le fait que si les ouvriers avaient voulu faire du maximalisme (c’est la nom que les mencheviks donnaient jadis au bolchevisme), on aurait « empiré » la situation économique, désorganisé la production et les finances de l’Etat, et perdu le bénéfice de conquêtes déjà établies comme la journée de huit heures.

La première difficulté rencontrée par la classe ouvrière a été le problème des salaires. On eut d’abord une tendance à leur faire suivre les hauts prix. Mais les organisations les plus fortes arrivaient plus vite que les faibles à conquérir des salaires plus élevés. Quand ces derniers y aboutissaient, déjà une hausse des prix résultait de l’augmentation acquise, et les augmentations constantes rendaient plus instables la vie économique et la situation financière.

C’est alors que fut créée en 1919 une chambre des tarifs près du Ministre du travail.

Le Ministre du Travail (M. Eradzé) est choisi par les syndicats ouvriers. La chambre des tarifs comprend dix représentants des ouvriers et dix représentants des entreprises. Comme les entreprises sont pour la plupart sociales, il n’y a guère dans cette chambre de tarifs que cinq représentants des patrons proprement dits.

Quand surgissent des difficultés, la chambre des tarifs délègue des représentants sur place pour les résoudre.

Cette chambre des tarifs fixe les salaires. Ses décisions sont obligatoires pour tous. Aucun refus d’acceptation ne s’est encore produit. Les grèves sont en fait disparues.

La chambre des tarifs suit les prix de la vie et prend elle-même l’initiative de la révision des salaires s’il y a lieu.

Les ouvriers ne demandent plus l’amélioration de leur sort sous la forme de l’augmentation de salaire, mais sous la forme d’une organisation de l’approvisionnement pour les marchandises de première nécessité. Chaque ouvrier, par exemple, reçoit un found (400 grammes) de pain par personne dans la famille ouvrière, et il ne le paie que 5 roubles 50 kopecks  au lieu de 4à à 50 roubles dont j’ai parlé tout à l’heure. Dans les mines l’ouvrier travaillant reçoit pour lui 3 founds, plus 1 found par personne.

Des distributions de sucre, de riz, et même de certains produits manufacturés ont lieu dans les mêmes conditions.

La différence de prix de ces denrées est couverte par l’avance des sommes faites soit par les patrons, soit par l’Etat. Les patrons versent ainsi 1.000 roubles par tête d’ouvrier. L’Etat prévoit environ 80 millions de roubles à son budget. Le salaire minimum est d’environ 5.000 roubles par mois.

Dans les mines, voici comment le mouvement des salaires s’est établi depuis mars 1918 pour l’ouvrier non qualifié : mars, 20 roubles par jour ; avril, 30 roubles ; novembre, 40 roubles ; décembre 60 roubles. En 1919 s’est produite l’intervention de la chambre des tarifs qui a porté le salaire à 77 roubles. Aujourd’hui celui-ci est de 200 roubles.

S’il n’y avait pas de distribution de vivres, il est évident que la vie serait impossible pour la classe ouvrière, si on considère le rapport des salaires et du prix des denrées.

Les salaires ne sont pas toujours établis à la journée. Il y a quelquefois salaires aux pièces, la journée restant de huit heures.

Les représentants du ministère du travail affirment que la productivité s’est améliorée.

Il y aurait, cela va de soi, beaucoup d’observations à faire pour entrer dans le détail de la vie des organisations syndicales et coopératives. Les coopératives ne comprennent pas moins de 1 million de membres, ce qui représente environ un tiers de la population totale. On comprend le rôle social important que de telles organisations peuvent jouer dans la vie des travailleurs.

Il suffisait ici de fixer les traits essentiels de la situation ouvrière.

Pierre Renaudel (1871-1935), homme politique français. Vétérinaire de formation, il fut un dirigeant national de la SFIO. Proche de Jean Jaurès, il dirigea l’Humanité durant la Première Guerre mondiale (1914-1918) et devint le porte-parole d’un réformisme socialiste, opposé à toute forme de violence. Elu député du Var en 1914, battu en 1919, il retrouva son siège en 1924, et fut réélu régulièrement jusqu’à sa mort.



Albert Inghels à propos de son voyage en Géorgie

UNE REPUBLIQUE SOCIALISTE

Par Albert Inghels, député socialiste du Nord – France

Le Cri du Nord, Lille18 octobre 1920

Invités par le Gouvernement de la République socialiste de la Géorgie à accompagner une mission d’études au Caucase, nous avons pu, Renaudel, Marquet et moi, voir l’autre pendant de la Révolution Russe, celui qu’on ne nous a pas montré jusqu’ici, l’effort socialiste pratique, qui apporte des résultats et qui, au lieu de laisser des ruines et de la misère, apporte des solutions et des réalisations. Nous avons pu faire une étude complète que j’exposerai dans le Cri du Nord, laissant à nos camarades eux-mêmes le soin de juger des résultats acquis par nos camarades de la Géorgie.

La Révolution Russe, qui se développe dans le plus grand désordre, laisse derrière elle des souffrances et des misères qui ont bien souvent leur origine dans la mauvaise organisation d’après guerre. Mais c’est surtout la conséquence de l’état politique général, de la dictature imposée par le Gouvernement Lénine-Trotsky.

Les peuples de la Transcaucasie, après avoir échappé au bolchevisme, ont cherché à réformer l’unité transcaucasienne. Mais la petite Géorgie, restée seule après de cruels déboires, a constitué un gouvernement socialiste qui est l’émancipation du peuple même. A la dictature elle a apporté la démocratie. Son gouvernement actuel se meut dans des difficultés nombreuses, car, sortant à peine de l’état de guerre et des troubles révolutionnaires, sa situation financière est celle de tous les états d’Europe, encore aggravée parce que, indépendante, la Géorgie n’est pas encore reconnue comme telle. Mais, pratique, elle procède par méthode et a déjà réalisé de grandes réformes dans le domaine socialiste qui lui ouvrent des perspectives d’avenir.

Pendant des siècles, la Géorgie avait vécue indépendante avec sa propre culture nationale. Par sa situation géographique, elle forme un pont entre l’Orient et l’Occident. Notre camarade Tsérételi indiquait à grands traits au Congrès de Genève l’histoire de ce pays qui a joué un si grand rôle dans la Révolution Russe.

Son passage au capitalisme s’effectua sous a forme de la pénétration du capital étranger, russe et surtout européen. C’est ce capital étranger qui transforma les conditions de la vie et donna naissance à l’industrie et aux relations économiques modernes.

La Géorgie compte 80 % de travailleurs agricoles et 20 % d’autres catégories.

L’absence d’une bourgeoisie nationale pendant le développement capitaliste de la Géorgie a été la source de l’influence décisive de la classe ouvrière sur tout ce petit peuple.

Le prolétariat, dès le début, créa ses organisations de classe, la bourgeoisie n’exerçant sur lui aucune influence du fait qu’elle était d’origine étrangère. Il en fut de même pour les masses paysannes qui, ne subissant pas l’influence de cette bourgeoisie, se groupèrent autour du prolétariat issu de leurs rangs qui avait encore conservé ses liens avec le village et représentait leur unique guide dans le nouvel ordre de choses créé par le développement capitaliste.

Le parti socialiste de Géorgie n’est pas né de la dernière Révolution. Il est l’artisan le plus sérieux de cette révolution. Depuis plus de vingt ans, il s’est développé en Géorgie de fortes organisations prolétariennes qui ont acquis une influence telle qu’à l’époque du tsarisme la Géorgie était la citadelle de la social-démocratie de tout l’ancien Empire Russe.

Pendant que partout ailleurs la violence tsariste avait raison des mouvements ouvriers, en Géorgie, la réaction fut impuissante à supprimer les organisations ouvrières cependant illégales. C’est ce qui explique le rôle exclusif de la social-démocratie e Géorgie dans tout le mouvement ouvrier de Russie, son grand rôle pendant la Révolution de 1905, et le fait que dans les quatre Doumas d’Empire, la fraction social-démocrate pan-russe fut dirigée par les députés social-démocrates de Géorgie, ainsi que leur grande influence pendant la révolution de 1917 en Russie.

Ce furent leurs représentants qui, dans les quatre Doumas, dirigèrent la fraction social démocrate : Jordania, l’actuel Président du Gouvernement, et  Ramichvili (Isidore), à la Première ; Tséretéli et A. Djaparidzé à la Seconde ; Tchéïdzé et Guéguétchkori à la Troisième ; Tchéïdzé et Tchenkéli à la Quatrième.

Tous ces hommes qui ont survécu à la tourmente, après avoir passé, la plupart, de nombreuses années de prison en Sibérie, dirigent le mouvement socialiste en appliquant tous les principes démocratiques. C’est l’extension de l’organisation d’avant la Révolution, la politique des réalisations.

Le parti socialiste Géorgien compte plus de 75.000 membres sur moins de 3 millions d’habitants. Les syndicats sont très puissants. Les nombreuses et fortes coopératives sont fédérées en une vaste association, et chacune de ces organisations tient son rôle dans le cadre de la République Socialiste de Géorgie. Là, pas de dictature.

C’est le principe de la démocratie qui domine, un suffrage universel large, avec le vote des femmes, toutes les libertés : presse, réunion, etc… Toutes les grandes entreprises sont nationalisées et placées sous le contrôle des Zemstvos. Aucune violence n’a été exercée contre les capitalistes. La nationalisation se fait sans heurt, sans à-coups. Seuls, les mercantis et les spéculateurs  ont été engagés à aller se faire pendre ailleurs.

Nous avons pu consulter les organisations ouvrières, Comité central des social-démocrates, fédéralistes, Comité central Arménien, représentants des syndicats ouvriers, des coopératives. Nous avons pu nous renseigner aux sources les plus immédiates.

Nous avons visité une fabrique de thé, une fabrique de bambou, des forêts, des champs de vignes à perte de vue en Kakhétie, les mines de manganèse de Bellagory, Schoropany, Tchiatouri et Suiry, les mines de charbon de Tkvibouli, enfin le district de Koutaïs qui est un modèle d’organisation.

Partout des réceptions chaleureuses ont accueilli les socialistes de l’occident, chez lesquels les travailleurs de la Géorgie ont laissé cette impression d’hommes organisés sachant ce qu’ils veulent ayant un programme et une méthode, se développant dans l’ordre, en liberté.

 

Albert Inghels (1872-1941), homme politique françaisDéputé socialiste du Nord de 1914 à 1924 et de 1932 à 1936 (IIIème et IVème République)


Article de Ramsay Mac Donald suite à son voyage en Géorgie

Par Ramsay Mac Donald, leader du Labour Party – Angleterre

The Contemporary Review, Février 1921 (Extraits)

La République Géorgienne Socialiste est une expérience de laboratoire. Sa superficie est de 62 000 milles carrés, soit la moitié du Royaume-Uni, mais trois fois autant que les Pays-Bas et six fois plus que la Belgique. Elle compte environ 3.000.000 d’habitants dont les 4/5 sont des paysans. En outre, les difficultés intérieures étant peu nombreuses en Géorgie, elles ne sauraient nuire à l’expérience. Toutes les classes sont animées d’une dévotion particulière pour leur pays. La Géorgie a le sens du romantisme historique, et ses traditions sont celles d’un petit Etat qui fut victime d’un pouvoir impérial après un autre, mais qui défendit toujours les libertés religieuses et nationales. Les mouvements industriels si caractéristiques de l’Occident l’ont à peine touchée. Son statut agraire d’avant la révolution de 1917, était en fait une sorte de régime féodal. Sauf quelques domaines princiers, le reste du territoire était morcellé par la petite propriété ; l’industrie était principalement représentée par les petits ateliers ou par le travail à domicile. Il n’existait pas de grandes entreprises industrielles, les relations économiques n’étant pas développées. La plus grande partie des immenses richesses minérales et forestières de la Géorgie demeuraient inexploitées.

La civilisation géorgienne est d’ordre essentiellement populaire, – Histoires d’amour et de guerres dans le genre de nos ballades d’autrefois, danses pareilles à nos danses écossaises, musique et chants ressemblant à nos mélodies traditionnelles. Le pays est dominé par la chaîne du Caucase, gardien éternel de l’esprit de la liberté.

La Géorgie ne put survivre à un siècle de militarisme, mais on ne parvint pas non plus à la pacifier ; elle ne pouvait se maintenir dans le conflit entre la Russie et la Turquie, mais resta toujours comme une épine plantée dans la chair du pays qui l’avait annexée. Quand en 1801, elle fut proclamée province russe, la Grande Bretagne protesta mais ce fut sans résultat. De génération en génération, la Géorgie continua elle-même à protester ; elle remplissait les prisons russes, elle parcourait les chemins de l’exil en Sibérie, elle donnait du travail au bourreau russe. Puis vint la révolution de mars 1917. La Géorgie voulut se constituer en province autonome fédérée avec la Russie, et des pourparlers étaient engagés à ce sujet, lorsque les bolcheviks renversèrent le gouvernement russe et établirent leur dictature. Les Géorgiens ne voulurent pas admettre ce régime, et une République fédérale transcaucasienne, comprenant la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie fut proclamée le 22 avril 1918. Elle ne vécut que cinq semaines. Le traité de Brest-Litovsk avait donné des territoires géorgiens à la Turquie, ce à quoi la Géorgie résolut de s’opposer. Mais l’Azerbaïdjan étant soumis à des influences musulmanes, ne voulait pas se joindre à la lutte, et comme de son côté, l’Arménie n’était pas non plus de cœur dans cette fédération, le Conseil National géorgien proclama, le 26 mai 1918, un Etat Géorgien indépendant. Des troubles s’abattirent en foule sur le nouvel Etat, mais il a survécu et demande maintenant aux Grandes Puissances de reconnaître son indépendance.

I

La constitution politique de la Géorgie mérite d’être étudiée de près. Elle a été créée par la coalition de tous les partis politiques et de toutes les classes sociales. Des princes ont jeté leurs titres à tous les vents et ont remis leurs propriétés dans le fonds de l’Etat. La coalition forma l’Etat et on procéda aux élections au suffrage universel. Toute la nation ne forma qu’un seul collège électoral, les députés étant élus au scrutin proportionnel. Il y eut sur 1.024.000 inscrits 616.000 votants (quelques régions étant encore sous l’occupation militaire étrangère, des troubles ayant éclaté dans d’autres districts). Sur ces 616.000 voix, 470.000 allèrent aux sociaux-démocrates qui disposèrent ainsi de 102 sièges de députés sur un total de 130. Aussi, les socialistes assumèrent-ils eux-mêmes toute la responsabilité du pouvoir ; le cabinet actuel est purement socialiste, avec M. Jordania, chef des socialistes géorgiens à sa tête (1). Il n’y a qu’une seule chambre élue pour trois ans.

Note 1. Il n’est pas sans intérêt d’analyser cette majorité socialiste pour voir de quels hommes elle se compose. Elle représente six nationalités : 89 Géorgiens, 4 Russes, 3 Arméniens, 2 Ossètes, 2 Allemands, 1 Grec et 1 Israélite. On compte parmi eux 32 ouvriers, 20 professeurs et instituteurs, 14 journalistes, 13 juristes, 13 fonctionnaires municipaux, 7 médecins et 3 ingénieurs et techniciens. 33 membres ont suivi les cours des Ecoles supérieures et des universités russes ; 8 ceux d’institutions analogues en Europe ; 34 ont reçu une instruction secondaire ; 20 n’ont terminé que l’école primaire ; 7 ont reçu une instruction privée.

Le démocrate géorgien se méfie des présidents, des cabinets et de toutes les formes du pouvoir exécutif, aussi le corps législatif doit-il approuver la nomination des ministres choisis par le Premier. Chaque ministre est responsable pour son ressort devant le Parlement, il est le serviteur de celui-ci. Dans la pratique, cependant, c’est le cabinet qui décide de la politique générale et qui la conduit et aucun acte de quelque importance ressortissant à tel ou tel ministère n’est effectué sans que tous les ministres et le Premier aient été consultés au préalable. Au 16 août dernier, le Parlement avait voté 602 actes législatifs, dont 516 émanant directement du gouvernement, 9 seulement de l’initiative des députés ou des partis, le reste des Commissions parlementaires.

Cela jette une vive lumière sur la controverse qui s’élève parfois en Angleterre, au sujet de la responsabilité collective du cabinet et du contrôle législatif du Gouvernement. Dans le premier Parlement d’u Etat en période d’effervescence révolutionnaire, on devrait s’attendre à un maximum d’initiative individuelle en législation. Les chiffres ci-dessus ne répondent cependant pas à cette attente. La responsabilité collective du cabinet ne peut être éludée ni par des schémas mécaniques, ni par des déclarations parlementaires.

Il y aurait lieu de s’étendre un peu plus sur cette question, mais on ne saurait le faire sans avoir étudié à fond le mécanisme du pouvoir en Géorgie. A première vue, nous trouvons des élections, une majorité, un Parlement et un cabinet, mais il existe encore quelque chose derrière.

Quand la révolution de 1917 éclata, en Géorgie comme dans le reste de la Russie, s’organisèrent des Soviets d’ouvriers et de soldats composés des représentants des ouvriers, des paysans et des soldats. Chaque commune possédait un Soviet, mais le siège du Comité Central représentatif était à Tiflis (2). C’est lui qui dirigea le mouvement pendant toute la révolution. Quand le problème bolcheviste se posa devant lui, il se déclara pour la démocratie représentative, et le parti social-démocrate était si puissant que tant les Soviets locaux que le Comité de Tiflis devinrent en réalité, des sections du Parti et, voire, sa propre organisation. C’est ainsi que progressivement l’organisation économique se confondit avec l’organisation politique, le Comité Central des Soviets ne continuant à exister d’une manière purement indépendante que pour con trôler les questions purement économiques.

Note 2. Tiflis, nom russifié de la capitale de la Géorgie, en géorgien Tbilissi.

Une réserve existait cependant. Le Comité Central du Parti social-démocrate n’avait pas transmis à ses représentants au Parlement l’entière responsabilité des affaires politiques. Il continuait à exercer sur ses élus un certain contrôle. Quand Jordania devint ministre Président, le Comité en fut très satisfait ; il s’effaça même un peu ; cependant, il n’en discute pas moins jusqu’à présent les affaires et la politique du gouvernement, fait connaître aux ministres son avis sur telle ou telle question, avis dont les ministres doivent tenir compte. Ce Comité veille aussi à ce que les postes importants soient occupés par des hommes jouissant de toute sa confiance. En un mot, il se considère responsable devant le parti pour la politique du gouvernement. On peut se rendre compte jusqu’à quel point sont intimes ses rapports avec le gouvernement quand on saura qu’à une séance du Comité central du Parti, à laquelle nous assistions, Jordania présidait non en qualité de Président du gouvernement mais comme président du parti.

A première vue ce système est contraire à certaines idées qui nous sont chères sur l’indépendance du parlement. En Angleterre, les partis désignent leurs candidats ; lorsqu’ils sont élus, les chefs de ces partis forment le gouvernement et gouvernent le pays de la manière qui leur paraît la meilleure. La liaison entre les organisations du parti au pouvoir et leurs élus au Parlement formant la majorité, n’est, dans ces conditions, que très superficielles. En Géorgie, le parti non seulement assure l’élection d’une majorité, mais encore se trouve-t-il en contact des plus immédiats avec le gouvernement. Ce n’est, m’a-t-on dit, que pour cette raison, que l’organisation des Soviets a dans les institutions politiques une confiance telle qu’elle leur laisse diriger entièrement la politique du pays. Ainsi se maintiennent des relations très suivies entre le gouvernement et l’opinion agissante du pays, de telle sorte que la politique du gouvernement repose sur des assises nécessaires au Parlement. Il n’en résulte pas nécessairement que le Parlement soit privé de son indépendance qui doit toujours être limitée par l’opinion publique. Cela implique cependant deux conditions. Tout d’abord, les membres du cabinet ne doivent pas devenir des sortes de Pontifes menant une vie des grands personnages, au courant de choses qu’ignore le commun des mortels, et doués, de par leurs fonctions mêmes, d’une sagesse à laquelle tout un chacun ne saurait prétendre. Cela suppose également une très forte majorité au Parlement ; en effet, le programme des leaders politiques hors du parlement contient toujours un élément d’absolu qui ne saurait convenir à la politique parlementaire, à moins que le gouvernement ne soit soutenu par une majorité sûre et solide, et qui provoque des dissensions entre les chefs du parti au parlement et ceux en dehors.

Le système géorgien a ses dangers ; cependant il pourrait être étudié avec fruit par ceux qui dans notre pays, tout en croyant encore au régime parlementaire, admettent toutefois qu’il va s’affaiblissant, par suite de son inaptitude toujours croissante à intéresser et à éduquer le peuple. L’organisation géorgienne mieux que la nôtre montre clairement l’idéal des relations entre un parti politique et ses représentants parlementaires.

II

Le gouvernement géorgien étant socialiste, l’on se demande naturellement quel succès a eu sa politique économique. S’il est vrai que la Russie bolcheviste, même en tenant compte de toutes les circonstances, montre la seule voie, menant les nations le plus directement au socialisme, il est permis d’admettre, sans discussion, qu’elles ne s’engageront pas, à moins que, si, devant les ruines, le désespoir ne les y ait poussées.

La Géorgie n’est pas bolcheviste, elle est même résolument anti-bolcheviste. Quand le front russe s’effondra en 1917-1918, la soldatesque bolcheviste menaçait de s’emparer de la Géorgie. En présence de cette menace, les ouvriers socialistes géorgiens s’organisant en une Garde Populaire, prirent les armes pour les repousser. Depuis cette époque, et malgré une propagande très active, le bolchevisme n’a fait aucun progrès dans le pays. Le Géorgien est un démocrate épris de liberté, et toute dictature est contraire à sa nature. Il est profondément attaché au principe du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Or, les bolcheviks se sont toujours efforcés de le priver de son gouvernement socialiste indépendant, comme ils en ont privé le peuple de l’Azerbaïdjan. L’occupation de Bakou par les bolcheviks a été pour les Géorgiens a été pour les Géorgiens un exemple de répression, de l’action des Commissions Extraordinaires et des autres maux inhérents à la dictature armée. Aussi la Géorgie constitue-t-elle un rempart socialiste contre le bolchevisme. Devant elle ne se dresse pas ce terrible problème de la famine avec lequel le gouvernement russe est aux prises, et elle n’a pas subi ces contre-révolutions, tant intérieures qu’extérieures, qui ont rendu impossible en Russie la politique de reconstruction. Aussi ne saurait-on établir une comparaison détaillée entre la Géorgie et la Russie. On ne peut donc pas invoquer l’expérience géorgienne pour condamner le système russe. Cependant il est permis de dire que dans toutes les questions de reconstruction socialiste, la Géorgie est aussi fidèle au socialisme que la Russie.

L’Etat Géorgien a été créé par une révolution politique et c’est par des moyens politiques qu’il marche vers la révolution sociale. Il a d’abord nationalisé les terres, les mimes, les forêts, les chemins de fer et celles des industries dont les propriétaires se livrèrent au sabotage. Ceci fait, il s’adonna à l’œuvre économique. Tout comme le gouvernement russe, il s’est rendu compte que décréter la nationalisation est une chose et que la mettre en pratique en est une autre. Aussi son système en est-il encore à la période d’organisation.

La première difficulté qui se dressa devant le gouvernement fut la question agraire. Le paysan géorgien était propriétaire de sa maison, de son matériel, de ses champs et les exploitait personnellement. Les fonds nécessaires à cette exploitation ne représentaient qu’un capital infime. La seule question qui se posât véritablement, était celle de savoir comment, dans l’exploitation des terres, l’intérêt public pouvait être sauvegardé, les défauts du monopole écartés, et le maximum de rendement atteint. Le gouvernement avait à satisfaire les paysans qui formaient 80 % de la population, et qui désiraient payer leurs terres argent comptant pour les cultiver ensuite. La loi récemment votée permet au cultivateur de posséder en propriété 18 acres s’il s’agit de cultures telles que : vigne, tabac, cotonnier, 40 acres si la terre est cultivée en céréales, 110 acres s’il s’agit de pâturages. Les grandes propriétés privées, de même que celles qui appartenaient à l’Eglise et à la famille impériale russe ont été confisquées par l’Etat et se trouvent actuellement sous son contrôle. Partie de ces vastes propriétés a été remise aux communes et aux municipalités, partie sera employée à satisfaire aux demandes des paysans, mais une grande quantité restera entre les mains de l’Etat qui exploite aujourd’hui les jardins botaniques, les plantations de thé et de bambous, les vignobles. C’est ainsi que par la limitation de l’étendue de la propriété privée, la Géorgie s’est prémunie contre la reconstitution de grands domaines et contre le monopole de la terre qui eut pu s’effectuer par acquisition.

Ayant réglé le sort des ruraux, le gouvernement procéda à leur organisation et s’occupe aujourd’hui de la création d’un vaste organisme coopératif. Je ne saurais mieux faire ressorti les grandes lignes de cette organisation qu’en citant les mesures qui ont été prises dans ce sens pour le tabac dont la Géorgie produit les meilleures qualités. Jusqu’à présent, le cultivateur était à la merci des intermédiaires qui, au fur et à mesure que l’industrie du tabac se monopolisait, exploitaient de plus en plus le paysan. Le gouvernement a créé un comité composé de représentants des cultivateurs, des communes intéressées et du gouvernement lui-même. Ce comité dispose de toute la récolte marchande. Il fixe tout d’abord le prix auquel il achètera la récolte, puis la vend et en distribue ensuite le revenu net entre les cultivateurs. Il suit donc les méthodes ordinaires d’un magasin coopératif britannique, qui restitue à ses clients, sous forme de dividendes, les sommes qu’il reçoit d’eux, en leur vendant au-dessus du prix de revient. Cette organisation coopérative devra être élargie et étendre son activité aux achats à l’étranger en entrant directement en contact avec les coopératives des autres pays.

Le revenu de ces opérations sera perçu par l’Etat sous forme de taxes. Une organisation de producteurs doit être constituée d’après les principes du socialisme corporatif. C’est suivant ces principes que se développe la politique agraire en Géorgie.

La politique économique du gouvernement consiste ainsi à favoriser le progrès de la coopération et son extension générale dans tout l’Etat. Le gouvernement est contraint de conclure des arrangements provisoires avec les capitalistes, comme le fait le gouvernement russe des Soviets, mais il espère pouvoir en fin de compte, constituer son propre capital avec l’épargne et le crédit coopératifs. Dans l’administration intérieure des coopératives, il compte appliquer une forme modifiée du système rochdale et du socialisme corporatif ; dans le commerce extérieur il se pose pour but de favoriser tout d’abord les intérêts du mouvement coopératif. Cette politique est soutenue tant par les paysans que par les ouvriers. J’ai été frappé de la manière intelligente dont les uns et les autres la secondent. Dans les plus petits villages comme dans les grandes villes les portraits des chefs de la coopération européenne et du socialisme sont très répandus. C’est ainsi qu’à Koutaïs (deuxième ville du pays par sa population qui est de 80.000 H.), j’ai eu l’occasion de voir une galerie de portraits de coopérateurs britanniques, de Robert Owen aux socialistes chrétiens et aux contemporains comme Sir William Maxwell. Marx, cependant, y était la figure centrale.

Les expériences de la nationalisation de l’industrie y sont encore à l’état rudimentaire. Les mines de manganèse sont toujours exploitées par des sociétés capitalistes européennes, dont les représentants se joignirent, à Tchiatouri, à la foule qui s’assembla pour nous souhaiter la bienvenue, la boutonnière ornée d’œillets rouges. On discute actuellement les conditions du transfert à l’Etat des exploitations appartenant à ces sociétés et l’on m’a assuré que les décrets définitifs, concernant leur administration seraient bientôt publiés, ce dont les ouvriers paraissent fort satisfaits.

Cependant le système de la nationalisation est intégralement appliqué à l’exploitation des gisements de charbon de Tkvibouli. La question de savoir comment ces mines devraient être exploitées, a été l’objet de nombreuses discussions au sein du parti social-démocrate. Il fut finalement décidé de verser à titre de compensation pour le capital dépensé à la surface, et l’on fixa cette indemnité à un chiffre équivalent au change actuel à 3.000 livres sterling environ. Il y eut des objections de la part des propriétaires, mais le travail aux mines était déjà presque complètement arrêté, et il n’existait aucun espoir de voir la situation s’améliorer sur la base de la propriété privée. Dès que la nationalisation fut effectuée, l’industrie reprit. Les ouvriers formèrent un syndicat et se mirent hardiment au travail pour augmenter la production. De leur propre initiative, ils améliorèrent le système de travail et proposèrent d’instituer un organe impartial pour la fixation des salaires. Le syndicat entra en pourparlers avec les ouvriers inconscients et, ayant pleine confiance dans l’administration et le gouvernement, il mit fin aux pratiques de travail que les ouvriers avaient adoptées pour se défendre contre les propriétaires privés. Il en résulta qu’au moment où je me trouvais là, la production s’était déjà accrue de 37 % et qu’elle augmentait encore sans qu’aucun conflit industriel n’eût lieu. Un mineur m’a dit à ce sujet : « Nous travaillons maintenant non seulement avec nos bras, mais avec nos cœurs. » Le gouvernement est responsable de l’administration générale et supérieure, mais l’organisation intérieure du travail est principalement aux mains des ouvriers et de leur syndicat. Chaque groupe de 50 mineurs élit un représentant pour surveiller le travail, et ces représentants sont en contact direct avec l’organe exécutif du syndicat. Les fonctionnaires qui correspondent à nos inspecteurs des mines sont élus également par les ouvriers et puis nommés par le gouvernement.

Tkvibouli se trouve au cœur même de la plus charmante région, surplombée de montagnes et ombragée de forêts, où l’on serait enclin à chercher plutôt des nymphes et des faunes que des mines et des mineurs. J’ai quitté ce pays avec le sentiment que la paix et l’harmonie se sont établies dans ces houillères. L’expérience de nationalisation des mines a complètement réussi.

III

Cette tentative d’un vieux peuple de se transformer en un Etat industriel coopératif présente pour nous, question politique de l’Etat mise à part, un intérêt tout particulier. Nous ne devons pas négliger notre sûreté. Personne ne sait quelles combinaisons politiques peuvent surgit du chaos actuel, ni qui finalement sera ami ou ennemi. Une Russie impériale pourrait apparaître ; les intérêts financiers de certains pays continentaux pourraient amener des intrigues politiques et provoquer des troubles sur cette grande route étroite qui relie l’Europe à l’Asie ; le mirage asiatique pourrait de nouveau agiter certains Etats d’Europe. Les peuples de Transcaucasie deviendraient alors de simples pions sur l’échiquier impérialiste, et nous verrions de nouveau la sordide politique des Balkans apparaître sous des formes nouvelles entre la mer Noire et la Caspienne. Les fils de la politique au Caucase seraient tirés par des puissances européennes. L’Azerbaïdjan deviendrait pour longtemps un Etat instable. L’Arménie doit faire ses preuves et ceux qui la connaissent mieux se demandent, non sans inquiétude, comment elle sortira de cette expérience. Notre politique devra tendre à la fortifier à l’intérieur, à s’opposer à ce qu’elle devienne l’objet d’un mandat, quel que soit l’Etat qui veuille devenir son mandataire. L’intervention d’une puissance étrangère en Arménie serait la porte ouverte à la balkanisation de ces régions et l’obstacle à la consolidation des Etats transcaucasiens. La seule chose à faire pour l’Arménie, c’est de la mettre sur ses propres pieds, puis de la laisser.

Théoriquement, notre politique au Caucase est très simple. Nous devons créer un bloc solide d’Etats libres et fédérés pour qu’il garde cette grande route stratégique entre l’Europe et l’Asie, cette frontière de la Perse.

Or, la seule chose qui permet de réaliser cette politique, est l’existence de la Géorgie. Le peuple géorgien a une nationalité bien définie ; c’est un peuple qui a dans le sang l’esprit d’indépendance, qui compte sur ses propres forces, qui n’est pas impérialiste, enfin, qui pourrait être de nos jours, comme il l’était déjà dans l’antiquité, un rempart contre les invasions de l’Est et de l’Ouest, un pilier de soutènement pour l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Des bruits se font entendre d’une politique déplorable dans le proche Orient, on parle de restaurer la Russie impériale, de lui rendre l’Azerbaïdjan et la Géorgie, de soumettre à sa suzeraineté l’Arménie, tous plans tendant à transformer ce dernier pays en une sphère d’influence politique et économique de la France. La stupidité de ces desseins, à notre point de vue (qui est en même temps celui de la paix et de la sécurité) est tellement manifeste, qu’il serait difficile d’admettre que notre Ministère des Affaires Etrangères fasse autre chose que de les condamner sans phrase.

Une fédération transcaucasienne de ces trois Etats, avec la Géorgie comme centre, une combinaison démocratique dans laquelle les Chrétiens et les Musulmans vivraient dans l’union, la résurrection de l’esprit d’autonomie et d’indépendance parmi les peuples, cet esprit qui s’opposerait aux intrigues des agents politiques étrangers et qui repousseraient toute invasion armée, voilà où devrait tendre la politique britannique. Mais pour cela, la Géorgie est nécessaire, car elle seule pourrait exécuter ce programme. Une entente complètement sincère et sans équivoque, dans son esprit et dans ses buts, entre la Grande-Bretagne et la Géorgie, nous offre la chance de résoudre les problèmes les plus dangereux des relations entre l’Europe et l’Asie occidentale, pour plusieurs générations.

James Ramsay MacDonald (1866-1937), homme politique britannique.

Rappel biographique – Instituteur, secrétaire d’un membre de la Chambre des communes, il entre en politique dans l’Independent Labour Party en 1894. Il est nommé en 1900 à la tête du Labour Representation Committee, né du rapprochement entre des partis de gauche et les syndicats afin de permettre une plus grande représentation de la classe ouvrière au Parlement. En 1905, il publie Socialism and Society où il compare la société à un organisme qu’il faut aider à évoluer. En 1906, les travaillistes obtiennent 29 sièges lors des élections générales et créent le Parti travailliste dont il prend la tête en 1911 jusqu’en 1914, puis de 1922 à 1931. En 1924, il devient le premier chef d’un gouvernement travailliste pendant une très courte période. Il redevient Premier ministre majoritaire durant le début de la grande dépression, de 1929 à 1931. Fervent partisan du socialisme « évolutionniste », durant ces trois années au pouvoir, il préconise un désarmement ainsi que la coopération internationale. Mais doit former un gouvernement de coalition jusqu’en 1935. Lors de son second mandat comme Premier ministre, il s’efforcera de réduire les effets dévastateurs de la crise économique.


VOYAGE DE L’INTERNATIONALE SOCIALISTE EN GEORGIE – 1920

Film sur  « Camille Huysmans en Géorgie », avec l’aimable autorisation de l’Amsab

L’Internationale ouvrière, aussi connue sous le nom de Deuxième Internationale, fut fondée, à l’initiative notamment de Friedrich Engels, par les partis socialistes d’Europe lors du Congrès de Paris en juillet 1889. Certains anarchistes furent présents à ce congrès, réclamant le groupement des travailleurs en lutte essentiellement sur le terrain économique, et rejetant la division politique, mais ils en furent exclus pour des raisons de divergence tactique claires.

Se basant, comme la Première Internationale, sur le constat de la lutte des classes, la Deuxième Internationale milite jusqu’au début du XXe siècle sur les bases du marxisme. Mais certains courants se développent à la droite de l’Internationale, prêchant l’abandon du principe selon lequel « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (principe révolutionnaire qui était celui de la Première Internationale) et recommandant de privilégier le parlementarisme (réformisme). En 1904, le congrès donne cependant raison au révolutionnaire Jules Guesde contre le réformiste Jean Jaurès, choix inverse de celui des élections qui donnent 31 députés à Jaurès et 12 à Guesde.

Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les leaders socialistes (à l’exception des Russes et des Serbes), votèrent les crédits militaires demandés par les gouvernements bourgeois. Les militants fidèles à l’internationalisme et au pacifisme dénoncèrent ce reniement de la majorité, et militèrent contre la guerre – ce qui leur valut souvent d’être exclus de la Deuxième Internationale (comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en Allemagne). Ces militants hostiles à la guerre sont alors appelés communistes, par opposition à leurs ex-camarades socialistes. Durant le conflit, deux conférences, celle de Zimmerwald et surtout celle de Kienthal, réunirent les militants de la gauche de l’Internationale (souvent communistes), parfois exclus, pour s’opposer à la guerre et aux « socialistes » la soutenant.

Suite à la création de l’URSS, les communistes quittèrent la Deuxième Internationale pour rallier la Troisième Internationale fondée par les communistes russes en 1919.

***

La sociale démocratie géorgienne, qui naquit vers 1893, avait déjà noué des rapports avec l’Internationale ouvrière au temps où la Géorgie n’était qu’une province de l’Empire russe. Comme membres du parti pan-russe, les socialistes géorgiens prenaient, depuis longtemps, part aux congrès socialistes internationaux. Ce furent ses délégués qui apprirent au prolétariat géorgien les problèmes du mouvement ouvrier mondial. Et dès lors, il faut signaler la tendance affirmée de la sociale-démocratie géorgienne à se rapprocher des partis socialistes occidentaux.

Après la déclaration de l’indépendance de la République Géorgienne – le 26 mai 1918 – la première pensée du prolétariat géorgien fut d’entrer en rapports immédiats avec le prolétariat européen. Telle fut d’ailleurs la tendance de tout le peuple géorgien : c’est dans la collaboration étroite avec les forces démocratiques de l’Occident qu’il chercha une issue à la situation semée d’embûches et de dangers, à laquelle il était confronté.

Mais, pratiquement toute l’Europe ignorait jusqu’à l’existence même de la Géorgie. La petite République entourée de tous côtés par les forces de l’impérialisme oriental (de Moscou et d’Angora – ancien nom d’Ankara -), courait le risque d’être écrasée sans même que l’Europe s’en aperçoive et sans que le prolétariat des pays occidentaux ait pu se rendre compte de ce que représentait pour le socialisme universel, l’œuvre accomplie par les ouvriers et paysans de la lointaine Géorgie.

La social-démocratie géorgienne s’empressa donc d’informer l’Internationale Socialiste de la situation de la jeune république.

Les conférences socialistes d’Amsterdam et de Lucerne, qui réunirent les représentants de tous les courants de la pensée socialiste, furent saisies de la question de la Géorgie et votèrent à l’unanimité des résolutions demandant la reconnaissance de l’indépendance du nouvel Etat démocratique.

Il fallait donner à l’Internationale socialiste la possibilité d’apprendre tous les détails relatifs à la Géorgie qui réalisait, dans des conditions particulièrement difficiles, le programme minimum du socialisme.

Dans le courant de l’automne 1920, le parti social-démocrate de Géorgie s’adressa aux représentants des différents partis socialistes d’Europe, en les invitant à venir visiter la Géorgie. Une délégation internationale fut formée. D’éminents militants d’Angleterre, de Belgique, de France et d’Allemagne y prirent part.

Le prolétariat anglais fut représenté par Ramsey Mac Donald, Thomas Shaw et Mme Snowden; le socialisme belge par Emile Vandervelde, Camille Huysmans et Louis-de-Brouckère; le mouvement ouvrier français par Pierre Renaudel, Adrien Marquet et A. Inghels; la sociale-démocratie allemande par Karl Kautsky et Louise Kautsky.

Le13 septembre 1920, la délégation, à l’exception de Kautsky qui malade les rejoignit peu après, fit son entrée à Batoum. Pendant deux semaines, elle parcourut le pays pour l’étudier. De-Brouckère resta en Géorgie après le départ des autres délégués. Karl Kautsky y séjourna plus de trois mois, étudiant attentivement l’œuvre du peuple géorgien.

La rencontre avec les représentants du socialisme européen produisit une profonde impression sur les ouvriers et paysans de Géorgie : ils y puisèrent de nouvelles forces pour leur pénible travail et leur âpre lutte.

Rentrés en Europe, les délégués rendirent compte dans de nombreux articles et conférences de ce qu’ils avaient vu dans ce pays lointain, au seuil de l’Asie.