Pierre Renaudel à propos de la Réforme Agraire

La Réforme Agraire et l’Economie Rurale

en Géorgie

Préface de Pierre RENAUDEL à l’édition française du

Rapport de Noé HOMERIKI  au Congrès du Parti Social-Démocrate de Géorgie, juillet 1920

Les socialistes, et même les non socialistes, liront avec intérêt ce livre. Les uns, parce qu’ils y trouveront des raisons de se réjouir d’une Révolution accomplie par les idées qui sont les leurs. Les autres, parce qu’ils y chercheront l’explication et la compréhension de cette Révolution russe qui reste toujours un peu mystérieuse pour des Occidentaux.

L’auteur, Khomériki, fut le ministre agraire de cette Révolution en Géorgie. Il a, seulement il y a quelques mois, donné sa démission pour des raisons de santé, épuisé par la tâche à laquelle il s’était donné corps et âme. C’est un des meilleurs militants du socialisme géorgien. Vingt années durant, il lutta pour nos idées. Et la déportation, à plusieurs reprises, fut son lot sous le régime tsariste.

Qu’on n’attende pas, cependant, trouver ici de ces détails ou de ces anecdotes pittoresques par lesquels un auteur pense souvent à corser le récit révolutionnaire. C’est en homme préoccupé avant tout d’organisation sociale, que Khomériki écrit. D’autant plus que son œuvre est un rapport, un rapport fait devant le Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Géorgie en juillet 1920, destiné à marquer à la fois le caractère de la réforme agraire en Géorgie et la façon dont on peut concevoir l’avenir agricole dans la République transcaucasienne.

Le Parti ouvrier social-démocrate de Géorgie a le redoutable honneur d’appliquer aujourd’hui le régime pour lequel sa propagande s’est affirmée pendant des années et des années sous le tsarisme.

Il n’a, du reste, point suivi les traces de la Révolution russe confisquée par le bolchevisme. Il n’a pas pensé que la réalisation d’un régime socialiste pouvait aller sans une croissance de la liberté individuelle, ni sans une volonté d’indépendance nationale. Il s’est fait le défenseur de l’une et de l’autre.

C’est ainsi qu’après le coup d’Etat bolcheviste de novembre 1917, la Géorgie a proclamé son indépendance. Elle a renoué par là le fil de son histoire, interrompue seulement pour une centaine d’années par l’acte d’Alexandre 1er qui, en annexant la Géorgie en 1801, avait dénoncé sans droit le protectorat de 1783, transformé ainsi en première étape de servitude.

C’est ainsi encore que les Soviets ouvriers et paysans de Géorgie ont considéré peu à peu comme close la période pendant laquelle la dictature transitoire devait être assumée par eux, et qu’ils ont remis leurs pouvoirs à une Assemblée Nationale, élue au suffrage universel direct, égal et secret.

En accord avec les organisations ouvrières et paysannes, l’Assemblée Nationale agit aujourd’hui en vertu d’une majorité de 90 %de voix socialistes, « dictature » incontestée et incontestable celle-là.

C’est ainsi enfin que, continuant l’action et mettant en œuvre la volonté des Soviets, le gouvernement de la Géorgie a résolu le problème agraire par la confiscation des propriétés des seigneurs, et qu’il s’efforce de constituer sur des bases solides, l’économie rurale d’un pays où la douceur du climat et la fécondité naturelle peuvent être source de bien-être pour les habitants, si aux facilités de la nature, le socialisme sait ajouter les perfectionnements de l’industrie humaine.

C’est de cet effort –effort du passé et du présent, effort vers l’avenir- que parle notre camarade Khomériki.

Son rapport ne laisse rien dans l’ombre, ni des difficultés rencontrées, ni des lenteurs qui en sont résultées, ni même des reproches qui ont été faits, -j’imagine, par des adversaires peut-être socialistes aux-même,- à l’insuffisance de la réforme.

En créant de la petite propriété paysanne, n’avez-vous pas créé de la petite culture, ont dit ceux-là ? N’avez-vous pas, par là même, rendu aléatoire le progrès économique agricole, la petite culture s’adaptant difficilement à des méthodes techniques perfectionnées ?

Khomériki répond que petite propriété n’implique pas forcément petite culture, ou plutôt culture arriérée. Et cela est vraisemblable. Khomériki montre que si on favorise le sens de l’association chez le paysan, si on le conduit à s’assimiler les connaissances agronomiques, si on a créé des outillages collectifs ou communaux, on n’aura pas à craindre un retour de conservation sociale, et par conséquent de routine, sous la forme de l’individualisme propriétaire.

Notre camarade invoque au surplus la théorie traditionnelle marxiste, que la terre étant, aux mains du paysan, son instrument de travail et puisque l’outil est ainsi entre les mains du travailleur, il n’y a pas lieu de détruire cette forme de propriété où le divorce, introduit par le capitalisme entre le travailleur et son instrument de production, n’existe pas ou n’existe plus.

Entre socialistes cette controverse est encore ouverte de savoir quelle position théorique le socialisme doit prendre en face de la petite propriété terrienne. Faut-il la briser là où elle existe ? Faut-il la fonder où elle n’existe point ? Faut-il brûler les étapes, et constituer tout le pays où s’accomplit la Révolution en une propriété commune ? Préoccupations qui, tant qu’elles sont discutées dans l’abstraction, alimentent les controverses ardentes, mais qui au contact des réalités, se heurtent rapidement dans l’action à ces réalités même.

Pour ma part, je crois que la considération théorique dont je parlais il y a un instant, ne doit pas écarter le socialisme de la recherche des méthodes de production collective pour la terre. Elle ne doit pas pousser les socialistes au maintien d’un système de propriété que l’évolution moderne rendra sans doute de plus en plus anachronique.

« L’organisation des paysans en vue de mettre en œuvre les méthodes rationnelles et d’augmenter la productivité du travail des campagnes, voilà la route que doit parcourir l’agriculture géorgienne afin de créer les conditions nécessaires pour son évolution vers une forme supérieure », dit mon ami khomériki. Nous sommes par conséquent pleinement d’accord.

Mais les diverses considérations théoriques doivent le céder devant les considérations que j’appellerai d’opportunité, et devant les circonstances de temps et de milieu parmi lesquelles les événements s’accomplissent. L’essentiel est d’avoir les yeux fixés sur le but et de « marcher à l’étoile » en ne perdant pas cependant des yeux les aspérités de la route.

Et c’est là, selon moi, ce qui donne leur valeur aux observations de Khomériki.

Ne pas remettre la terre au paysan, en Géorgie, c’eût été frustrer des espérances enracinées dès longtemps, c’eût été tourner peut-être à jamais contre le régime socialiste tous ceux qui attendaient l’amélioration de leur sort de l’affranchissement même de la terre, c’est-à-dire de la part de puissance économique sans laquelle nulle liberté politique n’existe réellement.

Fallait-il rompre avec cette espérance, ne pas tenir compte des aspirations de la masse paysanne, ni de l’insuffisance de préparation matérielle et morale dans laquelle elle se trouve par rapport à des méthodes de production supérieures peut-être, mais pour lesquelles on ne la sent pas encore mûre ?

Les socialistes de Géorgie ne l’ont pas cru. Et ils n’ont pas hésité à engager le problème de la distribution des terres arables aux paysans qui avaient « peu ou point de terres ».

Aussi bien ils ont tenu à conserver cependant de grands domaines collectifs.

Soit sous la forme des beaux vignoble de Kakhétie, ou des plantations de thé de Tchakva, soit avec les splendides forêts et les pâturages étendus de ses montagnes caucasiennes, la République géorgienne a maintenu ou étendu la propriété de la nation, considérée comme force collective de travail et de production. En développant « l’exploitation municipale et l’exploitation nationale », elle a ainsi, en fait, associé la préoccupation de l’idéal et la préoccupation du réel.

C’est une garantie pour le progrès du lendemain.

Mais il va de soi que le développement agricole de l’avenir est lié à tout le développement économique national. S’agit-il de ce transfert des paysans de Khomériki déclare nécessaire pour équilibrer la densité de la population avec les quantités de terres à distribuer ? Alors, il faut songer qu’une telle opération ne réussira sans doute, ne se stabilisera qu’avec une très grande extension des transports par voie ferrée, assurant à chacun les voyages commodes et le facile écoulement des produits.

S’agit-il de perfectionner les rendements, d’améliorer les cultures, de se livrer à des productions plus variées et plus choisies à la fois ? C’est toute une industrialisation de la production et des échanges qui devra s’accomplir en accord avec les organisations paysannes. Il en est ainsi pour les productions de la soie, du coton, du tabac, des fruits, etc…, où du reste l’Etat socialiste devra jouer le rôle principal, afin de ne pas laisser se reconstituer un capitalisme privé qui asservirait à son tour et de nouveau le producteur paysan.

C’est par là que l’économie rurale rejoindra d’une part l’économie du travail d’industrie, et d’autre part, entrera en contact avec le mouvement international des matières premières et des matières consommables, dont la statistique est si indispensable pour que l’on sache comment relever le monde du désastre de la guerre, et pour réaliser une société où les peuples auront à tâche de s’aider les uns les autres, au lieu de chercher dans l’âpre concurrence la sécurité de leur vie nationale.

Ces idées, il faut remercier Khomériki de les avoir soulignées ou fait naître d’un trait précis et concret. Le triomphe du socialisme, il le dit fort bien, n’est pas dans l’excès de misère que le trouble révolutionnaire peut en effet développer, mais « dans le progrès technique du pays et dans le bien-être matériel du peuple » qui doit en résulter. C’est à la Révolution de savoir organiser et construire son œuvre d’avenir, comme elle a su détruire les liens du passé et libérer les hommes des obstacles qui paralysaient l’effort vers la liberté.

Là non plus les révolutionnaires ne sauraient perdre de vue la nécessité de rétablir le plus vite possible un « ordre organisé » qui soit pour la classe ouvrière et paysanne la garantie que la période transitoire sera vite dépassée, comme un mauvais défilé où l’éboulement de la montagne reste toujours à redouter.

Pendant cette période transitoire, les sacrifices peuvent être légitimement demandés à tous. Pendant la période d’organisation, chacun doit déjà pouvoir se rendre compte que le régime nouveau crée plus de bien-être et plus de liberté.

Bien-être et liberté sont les deux termes que notre CGT française prit jadis pour exergue quand elle se fonda. Leur entrée dans le domaine réel doit être le fait du socialisme.

Si réussissant à sauvegarder son indépendance – et voici qu’elle est maintenant reconnue internationalement – si fondant en même temps pour tous ses citoyens un régime de bien-être et de liberté, la Géorgie socialiste poursuit victorieusement et pacifiquement sa destinée, elle sera aimée de tous les socialistes, elle sera invoquée comme un exemple par la classe ouvrière en tous pays.

Encore une fois, le rapport de notre ami Khomériki montre déjà l’effort accompli. Il enregistre comme un signe les volontés qui animent l’union des ouvriers et paysans de Géorgie.

Par ce signe, la Géorgie socialiste vaincra.

«La Réforme Agraire et l’Economie  Rurale en Géorgie», Edition en langue française – A. SIMON & Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS – Paris 1921

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La Réforme agraire

« L’œuvre la plus importante accomplie par le Pouvoir de la Géorgie indépendante dans le domaine de l’économie nationale, fut la Réforme agraire, dont plusieurs Etats s’occupèrent après la guerre, sans y avoir tous réussi.

La Géorgie ne possédait pas assez de terre pour les besoins de toute la population rurale. Etant donné cette circonstance, la réforme agraire était urgente et le règlement devait en être rendu plus aisé. La plus grande partie de la terre, en Géorgie, appartenait à l’Empire russe (Trésor russe) et à la famille impériale, qui s’en emparèrent par des procédés divers ; la noblesse géorgienne venait ensuite. La situation des paysans qui cultivaient la terre en métayage était dure et leur dépendance des propriétaires portait parfois les traces du régime féodal (ainsi, par exemple, le paiement des impôts pour la jouissance de la terre se faisait exclusivement en nature, etc.).

La superficie du territoire (6.058.000 hectares)se décomposait de la façon suivante, en 1917 :2.206.000 hectares, soit 36,5 % à l’Empire russe; le reste,3.852.000 hectares, était réparti entre les propriétaires privés, et parmi ces derniers, 1.876.869 paysans (sauf Adjarie) ne possédaient que893.019 hectares. De générations en générations, les paysans cultivaient la terre qui ne leur appartenait pas et devaient aux propriétaires une partie, assez élevée, de la récolte. Une telle situation suscitait chez les paysans de grands mécontentements, lesquels servaient de prétextes à des mouvements révolutionnaires et entravaient le développement de l’agriculture.

La Géorgie indépendante, au début même de son indépendance renouvelée, adopta ·une loi agraire dont l’application fut réalisée au cours des deux années suivantes. D’après cette loi, toutes les terres appartenant à l’Empire russe, aux Eglises et monastères, et à la famille impériale, furent confisquées; quant aux propriétaires privés, la loi leur laissa la jouissance de 7 à 14 dessiatines (7,6 à15,2 hectares), suivant le genre de culture auquel était soumise la terre. La confiscation ne comporta aucune indemnité aux anciens propriétaires.

Ainsi l’Etat constitua un fonds agraire d’environ3.900.000 hectares, composé de forêts, prairies, pâturages, terres arables, etc. Les forêts, pâturages, gisements de minerai et eau restèrent en possession de l’Etat; le reste de la terre devait être attribué aux paysans n’ayant que peu ou pas de terres et dont le travail dans l’agriculture était la source principale de revenu (loi du23 janvier 1919). La superficie de la terre distribuée à chaque paysan de cette catégorie ne devait pas dépasser celle laissée aux anciens propriétaires; les paysans payèrent à l’Etat, pour la terre acquise, une somme minime destinée à couvrir une partie des dépenses de l’Etat pour la réforme agraire.

L’Etat céda une partie des eaux et forêts, selon l’importance locale, aux administrations communales (self-government); d’autre part, les paysans conservèrent le droit de jouissance des forêts pour leurs besoins personnels et dans la limite fixée par l’Etat.

Au début de 1921, la réforme agraire était presque achevée, la terre était répartie et les petits cultivateurs étaient devenus les maîtres absolus de la production de leur travail. C’était la fin du désordre dans l’économie rurale: les paysans satisfaits étaient devenus des gardiens inébranlables du nouveau régime républicain et de l’indépendance nationale; le travail aux champs était repris avec une énergie nouvelle et la confiance en l’avenir.

La superficie de la terre ensemencée qui avait diminué pendant la guerre, augmenta rapidement et, en trois ans, elle fut presque doublée : en 1916,353.000 hectares; en 1920,621.000 hectares.

Cette réforme agraire répondait si bien aux aspirations des masses paysannes géorgiennes que, lorsqu’après l’occupation dela Géorgie, le Gouvernement soviétique proclama la nationalisation complète de la terre, il n’osa pas y toucher avant plusieurs années. Et cela se conçoit, car il s’agissait alors de la confiscation de la terre des petits cultivateurs et non de celle des grands propriétaires fonciers qui en étaient déjà dépossédés. Par le fer et le feu, par la destruction des foyers des paysans et par la déportation de leurs familles en Sibérie, le Gouvernement soviétique réussit plus tard la nationalisation de la terre et la collectivisation de l’économie rurale en Géorgie; toutefois, il dut reconnaître aux paysans le droit de propriété des enclos et des jardins pour les besoins de leurs familles. »La Géorgie– édité par l’Association Géorgienne pour la Société des Nations-Paris 1937